dimanche 1 novembre 2009

Blanc, Bleu, Ocre


Troll chez les Hellènes


D'avril à octobre 2009 Troll se fabriqua un joli collier en enfilant les îles Grecques, l'une après l'autre, tranquillement, paisiblement.
Le récit de ses aventures se découvre en cinq chapitres :

- De Turgutreis à Poros: à travers la mer Egée vers l'ouest
- Captain Smith Memories
- Les raisins de la colère d'Eole
- Ionien soit qui mal y pense
- Partie d'échec contre le père Meltem



De Turgutreis à Poros



Troll est là sur son esplanade bétonnée au milieu de ses copains d’hivernage qu’il a du mal à quitter en ce début de printemps. Il s’impatiente devant les hésitations et tergiversations des manutentionnaires du chantier qui cherchent la solution la plus économique, le travail minimal pour l’extraire de cet enchevêtrement nautique. Après quelques heures d’efforts infructueux il devient enfin évident que deux litres d’eau ne rentreront jamais dans une bouteille d’un litre. Les bateaux voisins sont enfin déplacés et Troll, libre peut lancer un « merci les copains ! ». Libre de pouvoir accueillir les sangles du portique afin d’entamer sa lente descente annuelle vers l’élément liquide. Quelques bidons d’huile et de vernis plus tard Troll ressent des fourmis dans ses ailerons et commence à regarder en coin vers la sortie du port. Et, lorsque la nuit est profonde, que le calme s’est emparé du port, assoupis sur la couchette, sort des entrailles bauxitiens un long murmure de reproche, diffus, léger « Il faut appareiller sinon je conseille l’achat d’une villa … ».

Vivement la mer

Cette fois c’est l’appareillage, grisailleux et vent debout. Cos est là devant l’étrave à 8 milles à peine. Allah ismarladik la Turquie, Kalimera la Grèce, la Grèce pour 5 mois.
A la VHF, le message de la marina de Cos est clair « Allez d’abord au port principal pour effectuer les formalités d’entrée en Grèce ». Quelques minutes plus tard, amarrés au quai de la douane, la séquence administrative se met en route souriante et sans difficulté. Police et capitainerie sont bien sûr aux deux extrémités de la ville, bien sûr la logique des formulaires n’est pas transparente, bien sûr il faudra faire 3 queues aux bureaux du fisc de l’île pour acquitter la taxe locale KAE 3535 universellement connue et pour un montant de 0.88 Euros. Ayez la monnaie disponible ! Voilà pour l’anecdote mais la suite est tout sauf anecdotique. Toutes les lectures préalablement glanées sur le WEB disaient à l’unisson « Les autorités grecques sont imprévisibles, toute recommandation est superflue car tant que « l’évènement » administratif n’est pas arrivé, personne ne peut prévoir ce qui va se passer. » Et voici ce qui arriva : le douanier de Cos décida, dans son immense largesse, de nous octroyer un droit de navigation dans les eaux grecques de un mois, au lieu des six mois habituels. Motif : un bateau battant pavillon non-européen ne peut être « skippé » par un Européen. Le fait de lui expliquer que j’avais également la nationalité suisse n’entraina que la réponse « J’ai déjà rempli une fois les documents, je ne vais pas recommencer, j’ai beaucoup de travail… ».
Et voilà tout notre programme de navigation 2009 par terre !

Cos, le vieux port

Quelques jours plus tard, en escale à Leros, nous rendons visite à la marina AGMAR contactée il y a quelques mois pour un hivernage éventuel. Angelos, le « big boss » de la marina, nous conseille de sortir de Grèce en direction de la Turquie et de revenir faire les formalités d’entrée, cette fois avec nos passeports suisses. C’est ainsi que Robespierre quitta les eaux grecques remplacé quelques jours plus tard par un Guillaume Tell plus vrai que nature.
En attendant l’issue de cette aventure administrativo-kafkaienne, ces 2 semaines d’incertitudes, abreuvées d’informations contradictoires, furent un festival d’élucubrations où stratégies possibles et impossibles s’entremêlaient. Les nuits furent agitées, les blessures stomacales en effervescence.
La meilleure recette anti-stress : se lever tôt et déambuler dans le port de Lipsos endormi pour aller chercher les croissants chez le boulanger qui fleure bon le froment.
En attendant qu’une solution se mette en place, la Grèce est toujours là prête à présenter ses beautés. La Grèce est un pays à part qui tire sans doute sa particularité de sa longue histoire. Le déroulement du temps semble s’être arrêté ou tout au moins se déroule à un rythme différent, ralenti par la volonté de ses habitants très attachés aux racines, très méfiants du modernisme bétonneur.
Francesca et Captain Smith avaient plongé leurs ancres il y a 35 ans et 10 ans dans le vieux port croisé au pied de la citadelle. Pas de marina alors à Cos. Aujourd’hui on retrouve avec plaisir, inchangés, le marché couvert, la place du platane où Hippocrate venait palabrer, la mosquée qui rappelle la présence de l’empire Ottoman, le musée de style mussolinien qui évoque une autre occupation, la citadelle des Francs, des chevaliers de Rhodes sur la route de Jérusalem. C’est le printemps et les fleurs sauvages mauves et jaunes ont envahi les douves et les fortifications rompant ainsi avec l’austérité habituelle du lieu. Au loin le bleu pailleté de blanc d’une écume levée par un Meltem infantile.
Elena, notre voisine de quai, dynamique Espagnole, directe, enthousiaste, blonde et élancée s’apprête à entamer un tour du monde avec son ami « Victor » un athlète turc de 1 m 80 dont l’âge avoisine les cm précités. Mais pour l’heure la préoccupation d’Elena n’est pas la circumnavigation mais les amours fructueux de Chica, sa mini-chienne Yorkshire, avec un Don Juan de la même race et citoyen de Cos. Rencontres sur le pont du bateau, sur la plage… sur la place des Platanes. Hélas, le mâle est, on s’en serait douté, Cossard.
Les couleurs pastel de Pothya, capitale de l’île de Kalymnos, rappelle qu’encore une fois les Italiens sont passés par là. Il est loin le temps ou les belles Ottomanes du Topkapi Sérail utilisaient les douces éponges de Kalymnos tandis que les guerriers du Sultan matelassaient leurs armures du précieux animal. Aujourd’hui cette pêche a pratiquement complètement disparu. Quelques éponges anémiques pendent aux devantures de quelques échoppes endormies tandis qu’un musée poussiéreux tente de faire revivre la grande aventure. Ce soir la ville s’anime car c’est le 1er mai, ici la fête des fleurs. Sur la place chants et danses folkloriques devant les autorités qui se congratulent à grand coup de serrage de mains et d’accolades, une activité pour laquelle deux popes ne sont pas en reste.
Leros c’est l’île d’Artemis. Voilà pour le coté poétique. Bien loin de la sœur d’Apollon, l’île est aussi connue par ses hôpitaux psychiatriques qui furent utilisés par les colonels pour incarcérer les opposants, artistes et intellectuels de tous bords. Lakki, une des baies les mieux abritées de Méditerranée, entourée de collines boisées de pinèdes, accueille Troll tout étonné d’y découvrir une mini-marina sympathique et bien équipée.

La petite marina de Lakki

Une maison toute simple au milieu des treilles, des hordes de chats hauts sur pattes, deux pêcheurs attablés et une Maria pagnolesque qui règne sur son petit monde et fait visiter sa cuisine où mijotent ses spécialités qui sentent bon la Méditerranée : aubergines, courgettes, ragout de lapin. En ce milieu d’après-midi nous ferons honneur à du chou et des feuilles de vigne farcis arrosés d’un Retziné qui garantit un polissage trois triangles des fonctions digestives. Le DVD de Zorba le Grec complètera cette superbe journée et recevra du comité Troll la Palme d’Or 2009.
Les 10x4 km2 de l’île de Leros se prêtent parfaitement à la découverte en scooter. L’île est vallonnée, verte, échancrée de baies profondes qui se laissent découvrir du kastro byzantin dominant Platanos. Un personnage tout droit sorti de la trilogie de Pagnol nous déclame sa carte dans un français parfait et roucoulant. A chaque vers la salive monte à la bouche, à chaque strophe le gourmet se pâme. La Taverne du Moulin à Agia Marina vaut le détour. Après avoir succombé aux tentations du diable, un pèlerinage à l’Aghia Kioura au dessus de Partheni s’impose. Au bord de la baie : une caserne, hôpital psychiatrique, au triste temps des Colonels. Une dizaine d’émouvantes fresques réalisées par un artiste interné rappellent cette passe sombre de l’histoire grecque. Seulement à moitié pardonnés nos pas nous mènent à Agios Isodoros, petite chapelle plantée sur un rocher au bout d’une digue, chapelle carte postale.

Autour de Leros

En 1923, le rêve mussolinien prit forme ici, à Lakki, où les architectes « Arts Décos » laissèrent libre cours à leur imagination : mairie et centre fasciste, cinéma, l’Albergho… bâtiments tout en rondeur, tout en courbes, tout en colonnades, certains sont décrépis d’autres rénovés. Et l’urbanisation autour de larges boulevards, caractéristiques de « l’empire », demeure un petit peu insolite dans ce bourg endormi.

Ayia Marina

La taverne du moulin


Le charme de Leros

Si vous aimez les chapelles orthodoxes blanches à coupole bleue alors ne ratez pas Lipsos. Cette minuscule île de 10km2 en compte plus de 30 ! Sans doute fallait-il lutter contre les ensorcellements de la belle Calypso qui perduraient bien après le départ d’Ulysse. Avec ou sans Calypso, cette île est magique. Une magie encore rehaussée par une navigation sur une mer plate, sous un ciel sans un nuage aussi bleu que les jeans du second ou les yeux du capitaine.

Le port de Lipsi

Il y en a 31 autres!

Des scooters sont proposés à la location mais le loueur est désolé « Pas de problème pour avoir un scooter. Malheureusement il n’y a plus d’essence dans l’île… ». L’exploration sera donc plus sportive : les vélos sortent de leur coffre et sont dépliés et en deux jours toutes les routes de l’ile seront avalées. Les bergers montés sur leurs quads -ils avaient dû stocké de l’essence- guident leurs troupeaux de chèvres sonores. Au loin Agios Ioannis dominant le port répand son carillon vespéral qui dégouline vers les jetées. Les pêcheurs imperturbables démêlent et nettoient leurs filets. Des alignements de tomates alternent avec les plans d’épinards. La garrigue sent bon les aromates. De minuscules tavernes de deux ou trois tables se disputent les rues piétonnières du village.

Les ânes ont fait place aux quads

Le charme de naviguer au mois de mai

Sur le port, imposant comme son Raimu de patron, trône l’auberge-restaurant la Calypso. Raimu-Michael, énorme, enveloppe de son fessier le tabouret sur lequel il est assis. Son gros nez bourgeonnant luit au dessus de son menton double ou triple - on ne sait plus – appuyé sur deux mains battoirs faisant plier la canne. Ses yeux malicieux s’animent aux souvenirs de ces années australiennes où le chauffeur de taxi engrangeait les dollars, la future tirelire-calypso ou encore lorsqu’il explique doctement la meilleure façon de récupérer des petits cochons en cavale.
Nicolas, le fils de la maison, vente les mérites de la cuisine de la mama. Ce fut un superbe dîner en compagnie de Michel, Denis, Marie-Pierre et Muriel de Galante Lady. Fantastique coïncidence de retrouver Michel ancien élève assidu des soirées du GICG en… 1974, souvenirs du Phoebus, de Rudevent etc . Une époque où nous étions encore jeunes et beaux… une époque où l’on naviguait encore l’écoute entre les dents.
Troll aime les mers calmes et les doux zéphyrs : le départ sera matinal, Samos au bout de l’étrave. Pithagore sera peut être sur le port pour nous prendre les amarres. Oui, il est bien là au milieu de la digue, mais en bronze, l’index levé formant de son corps un côté du fameux triangle. La Pithagorion de la Francesca s’est ouvert au tourisme et le large quai dallé d’antan s’est rétréci d’un alignement ininterrompu de tabernas, les Senekios locaux, Saint-Tropez en 1960.

Chez Pithagore

Samos a deux vedettes : Pithagore et Polycrate. Pithagore et son théorème de l’hypoténuse a bercé notre enfance studieuse. Mais saviez-vous qu’il est aussi l’inventeur de la table de multiplication ? Quant à Polycrate, le tyran de Samos qui fit prospérer et rayonner son île il resta célèbre pour la chance insolente qui le poursuivit toute sa vie … ou presque. Comme le raconte Hérodote, la grande piplette de l’antiquité, Polycrate inquiet de sa prospérité croissante jette dans la mer, pour conjurer le sort, son bijou préféré, un anneau d’or orné d’une émeraude. Deux jours plus tard Polycrate retrouvait son bijou dans le ventre d’un poisson servi à sa table. Mais la fin compensa toutes ses chances précédentes : le Satrape Oroites de Magnésie le fit prisonnier, et énervé par ce perpétuel veinard, le fit écorcher vif et crucifier.
A quelques encablures de Pithagorion, qui s’appelait alors encore Samos, Polycrate un mégalo, comme vous l’avez déjà compris, entreprit la construction d’un temple dédié à Héra et aux proportions gigantesques 108x54 m, 155 colonnes. Aujourd’hui il en manque 154 ! A côté le Parthénon fait abri de jardin. Mais cet édifice ne fut jamais complètement terminé. Depuis la ville on gagnait le sanctuaire par une avenue dallée de marbre longue de 5 km. Par cette belle journée de printemps, les vestiges émergent des herbes folles et fleurs sauvages. Une gardienne des monuments historiques, grassouillette et collante à souhait ne nous lâche pas les talons tandis que nous cherchons à décrypter le site. On peut la comprendre : avec nos cheveux gris, nous présentons l’aspect d’indiscutables taggers prêts à s’attaquer à ces précieux vestiges.

Il en manque 154!

Hérodote, cette fois Guide Bleu de l’Antiquité, reste émerveillé devant la réalisation de l’ingénieur Eupalinos, un aqueduc souterrain long de 1500m creusé dans la roche alimentant la ville de Samos en eau. Une commande de Polycrate bien entendu. Un escalier étroit et pentu plonge dans l’étroit boyau, la galerie de service en quelque sorte alors que l’aqueduc proprement dit s’aperçoit en dessous au travers de grilles. Claustrophobe s’abstenir.
A Vathy, la « capitale » moderne de l’île, nous parcourons les salles du musée archéologique où s’alignent les découvertes réalisées lors des fouilles du temple d’Héra. Une gardienne du musée nous suit à la trace au cas où nous déroberions la statue d’Apollon de 5m et d’une bonne centaine de tonnes, la plus grande sculpture de la Grèce antique.

"Je pense que ça ferait pas mal dans le salon..."

L’île est montagneuse, très verte, vignes, garrigues, vergers, cultures en terrasses abandonnées et pinèdes alternent le long de la route sinueuse qui traversent des villages montagnards endormis quasiment abandonnés. Vourlioutes quant à lui prospère grâce à ses vignobles et vergers. Une place centrale, petit décor de théâtre où « siège », à l’une des trois tabernas, autour de bouteilles de Retziné, le conseil municipal. Les citoyens défilent, présentent leurs respects aux notables remettent une enveloppe mystérieuse – déclaration fiscale – bulletin de vote ??? Un petit signe, un sourire et un autre citoyen approche.

Vourlioutes

"Monsieur le maire, je crois que vous vous assoupissez!"

"Mais non, mais non!"

Les murs sont blancs, les chaises et les tables sont bleu. Jusque là rien d’original. Mais la taberna « Oi Psarades » accrochée aux rochers face à la côte turque est réputée et cette réputation n’est pas usurpée. Ah ces calamars grillés et farcis au fromage !!!
Plus loin une autre petite terrasse domine la plaine d’Iréo; un petit peu plus bas le monastère de Mégalis Panagias où, comme l’indique notre livre-guide, la visite est sujette au bon vouloir du gardien qui ce jour là n’était sans doute pas d’humeur ; au loin l’aéroport où dans quelques heures atterrirons Monique et Alain nos fidèles amis-équipiers.
Troll et ses quatre membres d’équipage est prêt à partir vers l’ouest, prêt à traverser la mer Egée. Et pourtant ce matin là, Troll fait de l’est, cap sur la Turquie. Car comme nous l’avons vu, Robespierre quitte la Grèce, Guillaume Tell part en Turquie. La Turquie-confessionnal qui absout de tous les péchés même de celui d’être français.
Quelques dauphins au ventre blanc-neige s’amusent un moment dans la vague d’étrave. Au loin l’île aux oiseaux, Kushadasi, se profile et bientôt les marineros de la marina guident Troll vers sa place d’amarrage. Les services efficaces de la réception se chargent immédiatement des formalités administratives. Deux heures plus tard Troll et son équipage sont « turquisés » : transit log et passeports tamponnés « çok güzel !».
René qui a partagé nos aventures du Rallye Emyr en 2008 à bord de son Ovni « Oniro Mas » est là sur le quai avec sa femme Mille nous souhaitant la bienvenue. Une bonne surprise de retrouver la gaité de l’infatigable bâlois.
Quand on amarre son bateau à Kushadasi la visite d’Ephèse est inévitable. Mais lorsque le bateau compte 3000 passagers et que les bateaux-immeubles sont deux alors: 2x3000/40 = 150. « 150 quoi ? » me direz vous. Mais bien sûr : 150 bus en partance vers Ephèse. 12000 yeux descendant la rue des Courettes dont le sol dallé de marbre n’en finit pas de se creuser, érodé par des chaussures étonnamment cosmopolites. Alain et Monique découvrent ce site magique, la basilique Saint- Jean et le village anciennement grec de Cirinçe. Gérard et Catherine re-découvrent avec plaisir.
C’est jour de marché à Kushadasi. Il s’étire à flanc de colline sur des centaines de mètres. A l’ombre de parasols colorés s’aligne une profusion de légumes et de fruits présentés par des paysans aux mains terreuses et leurs femmes aux pantalons fleuris et aux foulards bordés de dentelles crochetées. Aubergines, artichauts, tomates, pommes de terre, courgettes, concombres, oignons, fromages, œufs et crêpes à börek s’entassent dans le sac à dos de sherpa-Alain tandis que les trois autres se contentent de porter leur compassion : « Tu es sûr que ça n’est pas trop lourd ? ».
« Allah ismar ladik la Turquie ! » « Güle güle » répond le muezzin. Troll glisse sur un eau lisse. Les cannes à pêche sont déployées. Les recettes de dorades en papillote ou de loup au fenouil alimentent les conversations. Rien, absolument rien ne veut mordre à part quelques sacs en plastique. Mais comme le disait le grand timonier Mao dans sa grande sagesse « Celui qui retire l’emballage de son hameçon augmente considérablement sa chance de prendre un poisson ! » J’ai honte !

Patmos, le port

Au loin l’île de Patmos dominée par le village blanc de Chora lui-même coiffé du monastère de Saint-Jean. Le port, le quai, rien n’a changé depuis 10 ans. Jusqu’au loueur de scooters tout est en place. Mais ce n’est pas le moment de rêvasser au temps qui passe et à la pérennité des sites. Patmos c’est la minute de vérité hellenico- administrative. Le capitaine, plus Suisse que Pestalozzi, un tube de Toblerone sortant de la poche de son short, des taches fraîches de fondue sur son polo Alinghi, part sur son vélo accomplir les formalités d’entrée chez les Hellènes avec 6 mois de navigation à la clé au pays des dieux et des héros. Le stress était inutile. Les autorités sont accueillantes et charmantes. Le programme de croisière est maintenu. Un dîner au délicieux restaurant Tiz Vaeri commémore l’évènement. Ainsi, comme disait Saint-Jean l’administration grecque ce n’est ni l’apocalypse, ni la fin des temps ni le jugement dernier.
Juchés sur nos scooters, les murs crénelés gris de la basilique Saint Jean jaillissent, à chaque virage un peu plus, comme une couronne pierreuse au dessus du village blanc. Au pied de la colline se découvre Skala qui aligne ses échoppes et tabernas le long des quais. Les bateaux de croisière, aujourd’hui trop gros pour un amarrage à quai, sont à l’ancre et une incessante noria de chaloupes déversent les pélerins-visiteurs sur les quais où des bus prennent le relais. A peine la dernière chaloupe disparue, le monastère retombe dans son silence mystique. Le trésor présente quelques manuscrits rares dont un chrisobulle où l’empereur Alexis Commène consacre la création du monastère en 1088. Bodmer n’a pas encore réussi à l’acquérir…

Monastère de Saint Jean



Vers la fin de sa vie, presque centenaire, Jean, eu des visions d’horreurs. L’ermite, au fond de sa grotte, en plein jeûne, presqu’en transes entendit Dieu lui décrire la fin des temps. Pendant chaque période de lucidité Jean dictait à son disciple Prochoros le texte qui devint « L’Apocalypse ». Au fond de la grotte, une petite niche creusée dans le rocher : l’oreiller de Saint-Jean. Un oreiller qui devait lui donner des migraines.
Ce lieu magico-mystique se prête aux apparitions aussi imprévisibles qu’inattendues. Au rythme de visiteurs attentifs un jeune couple vêtu de noir. La peau est noire, noire est la robe du pope qui fait immédiatement penser « Tiens un Copte en visite chez Saint Jean ». La femme, superbe gazelle, ferait plutôt penser à un mannequin de chez Sonia Rykiel. La corne d’Afrique en voyage ? Attaché-case, téléphone portable, voiture de location. Nos imaginations sont en ébullition jusqu’à un retentissant « Bonjour ! Comment allez- vous ? ». La corne d’Afrique se transforme en quelques phrases en Saint-Pierre Martinique où ce pope, « Père Lazare », vit une vie d’ermite. Pour l’instant, pas ermite du tout, Lazare fait visiter la Grèce à sa « soeurette » Joëlle. En fin de journée Lazare et Joëlle seront dans le cockpit de Troll. Lazare se lancera dans des considérations mystico-philosophico-orthodoxes sur le sens de la vie, le bonheur, le dépassement de soi, devant quatre mécréants rationnels qui préfèrent les faits démontrés, tangibles. Apéritif animé où tout est en rien et rien est en tout et où la verticalité de l’orthodoxie permet l’ascension vers le mieux pour après l’effort retomber inlassablement. Notre élégant pope ermite adepte du jeûne pendant ses phases de méditation, très probablement en manque alimentaire, fait une razzia sur les amandes de l’apéro : une rechute sans doute qui sera bien vite réparée par une méditation ascendante appropriée. Une rencontre insolite : l’hasard fait bien les choses…

Le père Lazare et sa soeurette Joëlle

Autour de Patmos

Le père Meltem est précoce cette année. Les prévisions météo mentionnent du 6 établi, localement 7 plus à l’ouest. Troll pas masochiste pour deux sous met le cap au sud : direction Lipsos. Première baignade 2009 dans la baie sud. Eau turquoise et fraîche. Les équipières nagent. Les équipiers admirent. Un bain et une salade plus tard Troll cule vers le quai de Lipsos city. Nos voisins tribord, deux British plein d’humour « Votre bateau est magnifique and really a no-nonsense boat. » « Vous voyez ceci » dit l’un d’eux en me montrant sa grand voile ferlée sur la bôme « et bien, c’est purement décoratif ! ». Son coéquipier se brûle avec le fourneau dans sa cuisine. Sœur Monique passe des glaçons tandis que sœur Catherine passe un tube de Biafine. Père Lazare serait fier de ses disciples.
Le soir ce sera l’incontournable diner au Calypso reçus comme d’habitude par l’immense Michael-Raimu et son fils Nicolas pendant que la mama trime à la cuisine. Ce matin Michael a estourbi quelques lapins de sa ferme. Ce soir ils sentent bon le thym et le serpolet au fond de nos assiettes.
Aujourd’hui c’est jour de fête : c’est le 19 mai et Troll a deux ans et ce beau bébé joufflu nous amène à Lévitha par une houle de travers que les stabilisateurs s’empressent de gommer. Les lignes de pêche sont à l’eau. Soudain un moulinet chante, le cœur des pêcheurs accélère pour replonger bientôt au rythme du métabolisme basal en voyant remonter un superbe…sac en plastique qui finit à la poubelle dans un geste écologique très en vogue à bord de Troll.
Levitha ce n’est pas exactement Rhodes ou Cos. A mi-chemin entre une île et un gros caillou, y vit une famille de terriens et quelques pêcheurs. La baie est étroite et longue formant un exceptionnel abri de tous les vents et en particulier du Meltem. Afin d’accueillir plus de bateaux, la famille a implanté 10 bouées sur corps mort.

Levitha

Accompagnés par des chèvres, quelques moutons et beaucoup de mouches nous entamons l’ascension d’un sommet du gros caillou. Les pierres roulent sous nos pas, les épineux s’obstinent à traverser jeans et chaussettes. La brume accentue encore l’isolement de cette petite île entourée d’un bleu uniforme. Plus bas la ferme. Plus bas encore, Troll, solitaire au milieu de sa cuvette.


Une partie de la ferme est aménagée en taberna que l’ont atteint après un quart d’heure de marche dans la garrigue en longeant des champs d’avoine qui alimenteront les chèvres pendant l’hiver. L’énergie électrique provient de panneaux solaires et d’éoliennes, les légumes sont du jardin potager, pour la viande pas de problème le troupeau de chèvres est là, quant aux poissons les pêcheurs y pourvoient. Ce soir là 6 bateaux sont au mouillage et les six tables de la taberna sont occupées. Le chef de famille prend les commandes et sert, sa femme est à la cuisine, quant au grand-père c’est le spécialiste des grillades au feu de bois. Ragoût de cabri ou dorades grillées arrosés d’un vin de Naoussa le tout dégusté sous la treille. Les cloches du troupeau tintent. C’est paradisiaque.
Loin, loin du monde discothèco-bétonné.

Autarcique Levitha


Le Meltem est toujours actif. C’est le moment de tester Troll maintenant à la fleur de l’âge par 20 à 25 nœuds de vent de travers accompagné de 2 à 2.5m de creux. Tel un dauphin, Troll et ses stabilisateurs se joue des vagues, en souplesse. Kinaros défile sur notre tribord, autre caillou percé d’un petit fjord où nous nous étions réfugiés il y a 34 ans avec les trois enfants âgés de 8 à 11 ans, à bord du Francesca, notre premier bateau de croisière long de huit mètres. Du pont de Troll on dit « la mer est bien formée ! » du pont du Francesca on disait « La mer est énorme ! ». Harnachés de cirés et de gilets de sauvetage alors, en pantoufles (si, si) aujourd’hui. Pantouflards : c’est une vraie honte.
Le circuit de refroidissement des stabilisateurs présente des signes de surchauffe : désaccouplement de la pompe d’un des deux circuits de refroidissement. La vitesse de réaction du système est diminuée pour contenir la température dans des valeurs acceptables. Le roulis s’en ressent et nos estomacs ne retiennent pas la solution de réparer dans cette mer. Bientôt, au mouillage le long d’Amorgos, bien à l’abri du Meltem, sous la petite île Nikouria, la réparation est réalisée en dix minutes après avoir bien sûr ingurgité la bonne soupe traditionnelle de la marque « Gros temps ».

Au mouillage sous Nikouria
Amorgos est la plus orientale des Cyclades et probablement celle que nous préférons. A l’écart du gros flot touristique, nature sauvage, paysages austères souvent spectaculaires. Le port de Katapola offre l’hospitalité à une douzaine de bateaux. A part quelques bornes électriques rien n’a changé ici : mêmes épiceries, même tavernes, même rythme lent. En face, de l’autre côté de la baie, à Xilotiratidi (à prononcer 50 fois de plus en plus vite) charmant accueil chez Katarina pour un apéritif traditionnel : vin doux maison accompagné de délicieux mezzés inventés par Katarina « suivant mon humeur ! » Fond musical jazzy, coucher de soleil sur Naxos. Branché – bobo !

Amorgos


Hora « la capitale » est comme d’habitude perchée sur sa montagne à l’abri des pirates barbaresques. Ravissant village percé de ruelles, d’escaliers de passages voutés. Petites places ombragées. Eglises et chapelles. Le tout re-badigeonné à la chaux, la veille. L’ensemble sent la retraite pour écrivains, le cadre idéal pour peintres nordiques en quête de lumière. Cette atmosphère feutrée transpire par toutes les feuilles de la treille du café Katodon.

En flânant dans Hora


Vous prenez un placard-bibliothèque de 180 m de haut 30 m de large et 5 m de profondeur - d’accord c’est grand mais vous ne pouvez pas savoir ce que l’on peut accumuler comme bouquins - un bon coup de peinture blanche et vous pitonnez l’ensemble contre une falaise. Et bien, sans le savoir, vous venez de réaliser le monastère de Chozoviotissas. En plein soleil, les centaines de marches d’accès se rappellent au bon souvenir des rotules. Mais ne vous plaignez pas, il y cent ans il fallait grimper par des échelles les 300m depuis le niveau de la mer. Ah, mais le paradis ça se mérite ! L’étroitesse du monastère a du déteindre sur les esprits : interdiction aux femmes de pénétrer dans ces lieux saints en pantalon. C’est ainsi que nos moitiés dignement drapées dans un tissu fleuri fourni par Saint Chozo purent approcher la vie éternelle. Après tout les popes aussi sont en robe. Quelques icônes et dorures plus tard ces bons moines nous offraient un verre de leur vin doux accompagné d’un loukoum très oriental.

Le monastère de Chozoviotissas

Nos deux fidèles et vrombissants coursiers mettent le cap sur le nord de l’île, vers le petit port d’Aigiali où nous attend une taverne ombragée, en nous faisant découvrir le long de cette route sinueuse, couleurs, odeurs et vue plongeantes sur les îles voisines.
Comme tous les soirs le ferry « Small Cyclades » a jeté son ancre loin, très loin, et a culé jusqu’à son quai perpendiculaire au nôtre en déployant tranquillement sa chaîne sur toutes les chaînes des bateaux de plaisance. Et ça n’est pas un problème car tous les matins ce ferry appareille entre 6 et 7 heures du matin en libérant les plaisanciers-plaisantins soulagés. Tous les matins sauf… le dimanche et vous avez déjà tout compris : demain c’est… dimanche. Le ferry repartira lundi ! Na ! Pas de problème : on reloue les pétrolettes et cap au sud en direction d’une zone pas encore explorée. Défilent la garigue, les chapelles au milieu du thym, les îles lointaines rosées, l’épave-décor du film « Le Grand-Bleu ».

Demain, c'est lundi

Il est six heures. La lumière est encore timide. C’est lundi. Un bruit de chaîne : le ferry appareille pour son circuit des Petites Cyclades. Troll s’ébroue.
Entre Paros et Naxos au nord et le couple Ios-Amorgos au sud un petit archipel de 11 îles s’étire, perle grise disséminée, surplus de grains de sable de la besace du Zeus semeur de Cyclades. Troll hésite, consulte les devins et pointe son museau vers Skinoussa. La baie de Mirsini, petite et encombrée d’orins, est abandonnée au profit d’une baie plus sud, plus vaste aux eaux transparentes et accueillantes. Ciel sans lune, ciel d’étoiles. Bêlements lointains de chèvres sans doute émerveillées par les astres.

Sous Skinoussa

Piso Livadhi a su sur Paros résister au tourisme de masse. Quelques barques de pêche, deux autres bateaux de plaisance fermés, une fille costaude descend de son vélomoteur et nous prend les amarres. Quelques maisons blanches, une chapelle, quelques tavernes et autres pensions de famille. Un voilier américain fait son entrée dans le port et se glisse le long du bord de Troll. Son capitaine, cheveux blonds au vent, dégaine jeune soixante-huitard version Californie, regard bleu délavé à moitié absent d’un Peter O’Toole vieillissant. Port d’attache Seattle. A bord de son J 109, bateau plutôt recommandé pour tirer des bords le long du Long Island Sound, il poursuit son tour du monde avec déjà sous la quille le Pacifique, l’Océan Indien et la Mer Rouge. Suffisamment d’eau pour délaver le regard.

Piso Livadhi

Quand on lit quelque part qu’une baie servait d’abri, de refuge, aux galères et autres boutres des pirates barbaresques alors vous pouvez leur faire confiance la baie est sûrement extrêmement bien protégée et les fonds seront de bonne tenue. Et Despotico au sud d’Antiparos ne fait pas exception. Le père Meltem a beau s’époumoner à 25 nœuds l’ancre est bien enfouie dans un sable sécurisant et Troll se prend fièrement pour une galère. Eau turquoise entourée de prairies ocre-jaune. Monique abat son km de crawl quotidien. Catherine rêve d’une soupe. Gérard et Alain rêvent tout court.
En route pour Sifnos, Kimolos passe à 10 milles sur notre bâbord. Troll très à l’aise dans cette mer formée de 5-6 Beaufort passe les vagues tellement en souplesse qu’une bande de dauphins viennent s’amuser en se disant « Tiens un grand frère ! Tu le connais ? ». Au milieu de la baie de Vathy 20 nœuds de vent ventilent Troll jusqu’au soir où comme d’habitude, fatigué, Meltem décide d’aller se coucher.

La baie de Vathy


A 5 milles au nord de Vathy, Kamares, le port de Sifnos, point d’arrivée des ferries et des cargos n’est pas très attrayant mais présente l’avantage d’être une bonne base de départ pour partir à la découverte de l’île. Ces petits ports sont souvent animés par trois personnages incontournables : l’homme à tout faire, le « Quay man », que nous avons vite rebaptisé le « Cayman », le « Waterman » qui a la clé du cadenas condamnant le tuyau de la précieuse denrée et le Capitaine de port- Coast guard dont le bureau est ouvert 24 h sur 24 en dehors des heures de sieste. Sur le quai un Cayman tout de bleu vêtu et une casquette style pilote de Hambourg vissée sur la tête nous prend les amarres.
A peine reprises au taquet, nous enfourchons deux scooters flambant neuf, plus rouge que rouge. En route pour de nouvelles aventures.

Au sud de l’île sur un promontoire rocheux domine le monastère de la Panagia Chryssopigi. La veille la journée avait du être festive : drapeaux en guirlandes, estrades pour discours, chaises multiples autour de la chapelle où s’activent trois personnes pour remettre en état le saint-lieu. La vierge protège Sifnos. Ça mérite bien une petite fête de temps en temps.

Panagia Chryssopigi

Au nord de l’île, un minuscule village de pêcheurs, blotti au fond de la baie Ayios Yeorios, étroite et profonde. Adonis, nous reçoit dans sa taverne, son père lance le feu de bois. Les poissons grillent. Plus loin un potier fait découvrir son atelier, son tour et ses créations.

Ayios Yeorios

Peut-être le dernier potier de l'île

Fin de journée dans les ruelles de Kastro, le Saint Paul de Vence de l’île. Sur la place du village des cris, des répliques, des voix qui portent. Caméras, projecteurs des acteurs s’invectivent. Sûrement un futur film pour le cinéma genevois Scala.
Jus d’oranges au café Fidel en écoutant de la musique cubaine. Normal à Kastro ! non ?

Kastro

Le long des ruelles de Kastro

Le « Waterman » est là, l’eau coule à flot dans les réservoirs. Un petit coup de dessalage de Troll dont les yeux brûlent. Un mini remplissage de cambuse à l’épicerie du coin sans oublier le retziné Kourtaki et c’est reparti ; en route vers la voisine Sérifos et son mouillage ferrugineux insolite, Megalo Livahdi. Des ponts de chargements de minerais, quelques vieux wagonnets rouillés, des voies tortueuses à flanc de montagne rouillées rappellent que de 1880 à 1930 une mine de fer fut ici en exploitation. Proche de la plage, un bâtiment néo-classique au toit effondré, ancien siège de la direction minière, d’aspect piteux, peut être honteux d’avoir participé aux ordres donnés aux policiers grecs de tirer sur les mineurs en grève, policiers qui à leur tour finirent lapidés par les femmes des mineurs. C’était en 1916.
Baignade dans une eau certainement ferrugineuse.

Megalo Livahdi

Troll est en passe de terminer la confection de son précieux collier de Cyclades, en passe d’enfiler sa dernière perle, Kythnos.
Vers le nord de l’île, un cordon sableux joint la petite île de Loukas à l’île mère créant deux baies gréco- polynésienne très prisées des Athéniens. La marina de Vougliamini n’est qu’à 35 Milles et ça se voit en ce magnifique week-end. Le dilemme est donc magnifique paysage assorti de très nombreux bateaux d’un côté ou beau paysage solitaire de l’autre. Troll, éternel individualiste, opte pour la seconde solution, une large baie, ou notre nageuse professionnelle peut sans difficulté avaler son dernier km de crawl cycladique. Vers le large, à l’ancre, un gros yacht d’une cinquantaine de mètres. Juste un petit peu petit pour l’hélico à l’arrière. L’équipage vêtu de blanc descend ces chers bambins à la plage tellement plus rigolo que les salons moquettés et l’air conditionné.

Loukas

Vers l’arrière s’estompent les Cyclades bleues et blanches rafraîchies de Meltem ; au bout de la proue, Hydra sort de la brume, posée sur une mer tellement plate et huileuse que l’on serait tenté d’accompagner Troll à vélo. Sur tribord passe lentement un gros rocher solitaire qui nous domine de ses 300 mètres.

Hydra sor de la brume

Dans le port de Kamares sur le tribord de Troll trônait un énorme yacht d’une cinquantaine de mètres. Nous connaissions les plateformes arrières pour que l’hélicoptère puisse se poser sans perdre une seconde depuis l’aéroport où le jet privé vient de se poser. Ici c’est différent : l’arrière du yacht s’ouvre sur toute la largeur comme sur un ferry pour laisser descendre les deux 4x4… Et bien pour Hydra nous avons une proposition : pour être vraiment branché, ouvrir l’arrière du bateau et laisser descendre … deux mulets. Car à Hydra le moteur à explosion est banni et les chauffeurs de taxis sont muletiers ! Mais les mulets ne sont pas la seule spécialité d’ Hydra. Son port c’est tout simplement la place de la Concorde aux heures de pointe mais en version minuscule. C’est la valse des ferries, des plaisanciers, des pêcheurs, des bateaux taxis. Chacun se faufile, se bat avec son ancre qui en a remonté deux autres en prime. Les Coast Guards déprimés ont du s’enfermer dans leur bureau pour ne pas assister au massacre. Une seule recommandation : rester calme ! Un voilier nous double bien trop vite : « Where are you going ?» « There ! » montrant une place réservée aux taxis « Then wait a bit ! » Un petit bonhomme rondouillet à la barbe fleurie s’agite sur le quai, nous fait de grands signes pour nous signaler qu’un bateau va bientôt libérer une place. La chaîne se dévide, les amarres sont lancées. La bâbord dans une salade grecque, la tribord sur un calamar grillé : nous sommes à 4 mètres d’un bistrot. On vous avait dit que c’était minuscule. En réalité notre gentil barbu-pâtre grec évita les assiettes. « Efkaristo poly ! »

Hydra

L’amarrage terminé il est temps de lever les yeux vers le décor du théâtre qui nous entoure. Les petites maisons ottomanes ceinturant le port, maison de pêcheurs blanches ou colorées, austères maisons patriciennes de pierres grises
les Archontika - des puissants armateurs de la fin du 18ème siècle, sévères de l’extérieur mais riches et fleuries derrière les murs épais. La sublime Porte leur avait accordé la liberté de commerce sur toutes les mers et tout ce qui permettait d’augmenter sa fortune était bon : quelquefois commerce honnête, un petit peu pirates, un petit peu contrebandiers, fournisseurs des armées en lutte à l’époque napoléonienne. Difficile aujourd’hui d’associer à ce village une telle puissance. Difficile d’imaginer que Hydra abritait la première Ecole de Marine Marchande d’Europe. Les maisons patriciennes ont changé de main. La bonne bourgeoisie athénienne et la « jet set » ont remplacés les armateurs. Quoique…
Mais c’est aussi le havre des artistes, des peintres et des dessinateurs. Aujourd’hui c’est une école de dessin nippone qui a débarqué sur l’île. Pas un coin de rue, pas une extrémité de quai sans une silhouette menue, assise sur un pliant, le chapeau cloche sur la tête, le cahier de croquis sur les genoux qui fixe le moment magique au crayon, à la plume, à l’aquarelle.
Au sud ouest du port, le chemin en corniche découvre de splendides points de vue vers le Péloponnèse qui se colore de mauve puis d’orange, dernier cadeau d’un soleil fatigué de sa journée. Attablés à la taverne « Kondylenia » nous dégustons de succulentes spécialités. A la table voisine, la vingtaine d’artistes nippons commentent les sushis grecs.

Attablés à la taverne « Kondylenia »

Au petit jour, sur le quai, plus trace de tables de bistrot. Hydra joue une nouvelle pièce : « Le déchargement des navires au 19ème siècle ». Les caisses, les cartons s’accumulent sur le quai. Des dizaines de mulets résignés attendent leur chargement. Certains partent avec de longs fers à béton. D’autres acheminent des « packs » d’eau minérale. Un mulet chargé d’un gros carton marqué « Caution ! Laser Printer » se dit s’être trompé de siècle. Et les muletiers parlent mulet couramment : «Brrrrr !" veut dire avance de cinq mètres « Brrrrr ! Brrrrr ! » Arrête toi ! Les Brrr Brrrr’s réveillent une Hydra encore endormie.

"Brrrrr !"

Pour l'instant : « Brrrrr ! Brrrrr ! »

Arriver dans le port d’Hydra est comme on l’a vu assez sportif mais en partir… mama mia ! Les bateaux se sont accumulés au cours de la journée précédente sur deux ou trois lignes et maintenant c’est l’heure du départ. Un bateau à quai décide de partir en premier se moquant complètement des deux rangées qui l’enferment. Les équipages des autres bateaux font un petit peu de place pour que ce malotru se faufile. Mais bien entendu sa chaîne est sous 4 ou 5 autres et au bout de presque une heure d’efforts, après avoir remonté deux ancres des voisins et emmerdé tout le monde le voici enfin dégagé. Des autres bateaux partent à l’unisson des applaudissements qui nous valent en retour un bras d’honneur de la propriétaire-plaisancière-plaisantin. Il y a des moments ou on a honte d’être français.
Vous allez être déçu : Troll remonte son ancre et aucune autre. Une première à Hydra.
Deux heures plus tard Troll embouque le chenal de Poros. La ville conique défile sur tribord avec son alignement de bateaux de pêches de bateaux de plaisance et de tavernes. Pas d’arrêt aujourd’hui à Poros car l’heure est à la nature, à la baignade.

Poros


Bien protégés derrière un imposant rideau d’arbres, d’un vent du sud qui forcit, nous admirons la Poros, pyramide qui se colore d’or pour faire place peu à peu à l’argent de la ville nocturne.
Le jour se lève et notre nageuse professionnelle est à l’eau. L’ultime bain Saronique 2009 avant de rallier le port de Poros.
Les « Flying Dolphins » ont depuis 50 ans été l’image, l’emblème de la liaison entre le Pirée et les îles du golfe Saronique. Ces bateaux sur ski originaires de l’URSS, conçus pour desservir les villes le long de la Volga naviguent encore en petit nombre, cabossés, peints et repeints, bientôt tous désarmés. Leurs remplaçant, les « Flying cats », catamarans montrueux filant 40 nœuds, la terreur des plaisanciers amarrés à quai. A quarante nœuds ces bateaux ne crée pratiquement pas de sillage mais à 4 nœuds dans les ports, les vagues font entrer en transe rouleuse tous les quais avoisinants. Rouges, avec un énorme « Vodafone » peint, une publicité réussie. A Poros la fréquence des « Vodafone » est élevée : le voisin bâbord martèle le quai de sa jupe, un autre voit voler en éclats les verres de l’apéro. Ca donne plutôt envie de résilier l’abonnement et de signer avec Orange.
Et voici en cours d’amarrage un énorme Yacht bleu nuit : « Blue Belle ». Un tout aussi énorme personnage, Papadopoulos de Tintin en plus enveloppé, ou jeune frère de Chavez nettement plus rondouillet, regarde de la plage arrière d’un œil morne, la lippe molle, l’opération d’amarrage. Propriétaire du yacht ? Sur le quai on distingue une certaine agitation. Un camion citerne se gare, le cordon ombilical est en place l’équipage très professionnel, en uniforme fait le plein du monstre. Le fuel coule à flot. Quelques belles plantes commencent à apparaître : le genre mannequins colorés anorexiques. Et puis c’est l’effervescence. Tout ce petit monde descend se promener à terre. Les filles entourent un jeune presqu’aussi filiforme qu’elles chapeau-cloche, « Marcel » jaune et Bermudas ; les photos crépitent, des poses provocantes sont prises. Mais qu’est-ce mon bon ami ? Et bien devant vos yeux, vient de descendre, entouré de ses « admiratrices », le dieu du foot, sa majesté Ronaldhino. Le marchand de fuel est encore tout ému en montrant son T-shirt signé par Dieu lui-même pendant que le Captain négocie le plein de carburant de Troll, l’annexe de Blue Belle. Pour mettre de l’ambiance on aimerait conseiller à Blue Belle de rentrer dans le port d’Hydra.
Demain Alain et Monique nous quittent et avec une semaine d’anticipation Catherine prépare un gâteau d’anniversaire, car Alain atteint un nouveau chiffre rond. 7 bougies plantées dans 7 morceaux de feta entourant une poignée d’amandes, un « gâteau » comme personne n’en a jamais vu.
Il est sept heures, Poros s’éveille, « Blue Belle » passe lentement le long du chenal. Sur la passerelle, Ronalhino, solitaire, regarde défiler la ville. Un Flying Dolphin, un des derniers, apparaît. Alain et Monique embarquent en direction du Pirée et Troll est tout
triste.


Captain Smith memories


La fête se déchaine au bistro Stavros le long du quai de Porto-Cheli. Les lampions pendent du plafond. Les serpentins volent. C’est minuit. La petite communauté de navigateurs britanniques se lève et entonne le « God Save the Queen » car la reine est bien la première personne à laquelle il faut souhaiter une bonne année 1999. Les bises alternent avec les poignées de main, les verres se lèvent mais ne sonnent pas car outre Manche un verre qui tinte est un marin qui meurt. Charles, pardon SIR Charles, ancien officier de la Royal Navy entonne son nième chant de marin repris à l’unisson par Peter, Jenny, Steve, Rosy, Rob, Lynda et les autres alors que le vaillant équipage francophone de Captain Smith rajoute quelques la-la-la pour avoir l’air dans le coup. C’est la deuxième fois que Captain Smith hiverne à Porto-Cheli et le cercle de navigateurs festifs de la perfide Albion qui gravitent autour du chantier de Franz - qui aime se faire appeler Frank – a adopté avec chaleur ces deux continentaux sans éducation qui ont eu le culot d’appeler leur voilier du nom d’un natif du Devon.

Dix ans plus tard Troll découvre ces eaux si familières à son ancêtre et a hâte de faire la connaissance de cette bande de farfelus éternellement jeunes si l’appel du large ne les a pas menés sous d’autres cieux.

La ré-acclimatation commençe par Ermioni, bourgade paisible et port de pêche un peu en marge des circuits touristiques. Au mouillage face aux maisons blanches. Le bleu omniprésent cycladien des fenêtres, portes, volets, chaises et tables fait place à une variété de couleurs qui laisserait presque entrevoir une certaine tendance anarchique. Un haut parleur grésillant acheté probablement dans une gare au fin fond d’une province française - ce genre de haut parleur qui déversent ses informations uniquement dans le but de vous faire rater votre train – répand la bonne parole popale (à ne pas confondre avec papale) en ce jour de pentecôte orthodoxe devant un parterre de fidèles féminin et vieillissant. Ce soir le pope sera sur la colline dominant la baie bénissant les mariés dans la chapelle qui toise Troll.


Ermioni


A l'ancre à Ermioni


La côte défile. Le haut fond sous le cap Agios Aimilianos est toujours là. Spetsai salue Troll qui embouque la passe de Porto-Cheli. En dix ans la ville s’est offert un bon lifting et apparaît plus soignée. Le quai construit par l’Otan il y a cinquante ans, naguère presque désert est maintenant bondé. Tony le livreur d’eau s’est offert un nouveau camion citerne et une casquette d’amiral qui le fait ressembler de plus en plus à Tony Curtis. Son sourire épanoui fait passer n’importe quel tarif pour son eau que « je vais chercher personnellement à la montagne. C’est une eau de source exceptionnelle… » Ex-ac-te-ment le même texte qu’il y a dix ans. Sacré Tony. Le passage accroché au quai surchauffé sera de courte durée. Troll va se ventiler au mouillage au milieu de la baie.

Aujourd’hui, grand évènement, nous allons mouiller devant la « bergerie ». Ici, une confidence s’impose : c’est incroyable le nombre de résidences secondaires que l’on a envisagées d’acheter. Vous voyez, le genre point de chute lorsque l’on prend sa retraite professionnelle et nautique. En général avec une attirance marquée pour le genre « chef d’œuvre en péril » à rénover qui entraine une réflexion enthousiaste du second du style « Ge, c’est de la folie ». Et bien la fameuse bergerie fait partie de la liste. Imaginez une grande bergerie plantée sur une colline au milieu des oliviers qui dévalent la pente jusqu’à une baie extraordinairement bien protégée. A partir de là on peut gamberger : un ponton où Captain Smith est amarré, la récolte des olives d’où nous tirerions notre huile, quelques moutons etc etc Munis d’une lettre de recommandation rédigée en grec dans les termes pompeux qui conviennent, nous voilà prendre rendez-vous avec le maire de Granidi pour qu’il intervienne auprès du propriétaire. Rien n’y fit le proprio fut intraitable « Cette bergerie ne me sert à rien mais je ne vendrai jamais de la terre que m’ont légué mes ancêtres. Je la garde pour mes enfants » Na !

Troll se balance au mouillage au pied de la bergerie inchangée. On la lui montre. « Tu vois on t’aurait construit un ponton juste là ».


La bergerie


L’électronique Furuno hoquète : plus d’information de profondeur et de vent, la navigation par « waypoint » du pilote automatique a disparu. Une sorte de déprogrammation du système. Avant de plonger dans les entrailles de ces instruments, il paraît plus sage de déterminer où se trouvent les agents Furuno de Grèce. A 5 milles au nord Koiladhia abrite le chantier Basimakopouli où hivernent bon nombre de voiliers et qui pourra sans doute nous renseigner. Cap sur Koiladhia blotti au long d’une anse fermée par une île. Un formidable abri.

Et c’est bien l’avis de trois grosses tortues qui lassées des voyages y ont établi leurs quartiers. De temps à autre une tête – deux bons poings – apparaît avant d’entamer une nouvelle apnée. De nombreux bateaux de pêches, des bateaux de commerce : un port actif tels qu’on les aime. Quelques yachties retraités au mouillage dans la rade.


Koiladhia


Au matin Angelos renseigne le Capitaine : pas d’agent Furuno sinon à Athènes mais un ingénieur en électronique autrichien à la retraite installé à Porto-Cheli. Un coup de téléphone au Dipl. Ing. et Troll reprend la route de Porto Cheli. A peine amarré cette fois-ci au pied de l’église au seul endroit du quai bien ventilé, Walter, le Dipl. Ing de Vienne et de Graz, saute à bord. Après deux heures d’efforts et de discussions, tout remarche sauf la navigation par Waypoint dont Troll se passera jusqu’à ce qu’un agent Furuno apparaisse le long du trajet. Le succès de la réparation se fêtera dans une bonne taberna.

Sur notre babord un sympathique « fifty » partage un autre bout du quai. A son bord Leo et Peggy qui sont à Porto Heli à bord de leur Seafin depuis 12 ans. Les nouvelles commencent à circuler ; le puzzle commence à se mettre en place. Franz-Frank navigue aux Antilles et Peter et Jenny sont dans les parages. Le lendemain un grand barbecue est organisé sur une plage : c’est l’anniversaire de Peggy. Nous sommes conviés. La tradition festive des yachties de Porto-Cheli se perpétue. Steve et Rosy sont présents et il faudra un peu de temps pour que chacun se reconnaisse derrière ses cheveux devenus blancs. La mémoire de Steve s’avère absolument extraordinaire : Captain Smith, le montage du rail Frederiksen le long du mât avec Rob, le Cern… les parties à Porto-Cheli ou sur la côte turque, Steve se souvient de tout. Nous apprenons que Rob et Lynda sont aux Antilles mais que Lynda a changé de capitaine, Peter, Jenny et leur fidèle équipier Charles qui fête ses 76 ans, sont en balade dans le coin mais reviennent en fin de semaine – nous les verrons fin août. Steve et Rosy travaillent toujours au chantier que Frank a revendu à Christian. Nous faisons connaissance de nouvelles têtes dont le point commun est « Vie simple et pas de contrainte ! ». Une Allemande veuve depuis trois ans continue à naviguer seule sur son magnifique ketch Franz Maas de 13m qu’elle n’arrive pas à quitter. Toute de rose vétue et bijoux, pas vraiment le genre à tirer sur les écoutes. Et bien nous l’avons vue rentrer dans la baie de Porto-Cheli seule. Bravo ! Un couple allemand d’une quarantaine d’années s’est construit une belle maison dominant la baie face à Spetzai. Son truc à lui, le technicien en mécanique, une camionnette équipée de l’outillage nécessaire à toute réparation mécanique à bord. La concurrence est très faible et son petit business marche très bien. Wolgang musicien d’orchestre philarmonique, lui son truc c’était le hautbois, Bâlois par sa femme, une forte personnalité qui affiche ses idées d’helvète socialiste avec force : « En Suisse c’est incroyable, quand on est socialiste on est vite considérée comme pestiférée. »

C’est gai ! C’est chaleureux !


Porto Heli


Le long du quai en fin de journée se joue un spectacle aux antipodes de notre barbecue convivial. Les Yachts-mastodontes en provenance d’Athènes débarquent en force pour passer le Week-end à Porto-Cheli. Les équipages en uniformes bleu marine et blanc ou beige suivant le goût de madame la propriétaire s’activent. Les amarres volent. Les manoeuvres sont parfaites … sauf lorsque le propriétaire décide de rester aux commandes pendant l’accostage. Quatre tentatives se concluent par quatre catastrophes. Le mega-Yacht finira au mouillage au milieu de la baie. Les invités seront privés de resto. Heureusement qu’il restait de ce délicieux homard du Maine.

Dans le cockpit Steve, Rosy, Leo et Peggy nous font leurs adieux. Demain Leo et Peggy feront de l’est pour aller hiverner en Turquie à Kemer. Demain Troll quittera Porto Cheli en direction d’Ermioni point d’arrivée de Monsieur son armateur et de Madame sa marraine.

Corinthe ou les raisins de la colère d’Eole


Le gros insecte, la mante religieuse géante, approche dans un nuage d’écume, menaçant la petite ville d’Ermioni. Ces quelques hydroglisseurs construits en Union soviétique dans les années 50, font bien leur âge. Bosselés, peints et repeints, bruyants et odorants ces engins de science fiction au doux nom de « Dauphins volants » s’accrochent et narguent les modernes et monstrueux « catamarans volants ».

L’insecte aquatique s’est posé et rangé le long du quai à quelques mètres de Troll qui lorgne du coin de l’œil l’arrivée de son armateur et de sa marraine.

Le Meltem souffle à nouveau et anormalement tôt ce matin. La météo n’est pas très enthousiasmante pour passer une nuit dans un port d’ Hydra surchargé et ouvert à la houle de nord. Une visite du port style bateau mouche : photos, quelques Oh et Ah, trois petits tours de port et puis s’en vont … à Poros, bien protégés, le long du chenal.


Le long du chenal de Poros


Entrelacis de ruelles blanches, odeur de jasmin et chiens galeux : c’est l’ascension de la colline. Yaya et Pappous prennent le frais assis face au levant ombré « Kalispera » « Kalispera ». Sur le quai le « Cinema » très mussolinien dont la dernière affiche annonce « Le train sifflera trois fois » construit à l’époque de l’occupation italienne. Tessera Ouzo au bar de l’entracte dominant le port.

Tout habitué de Barcelone connaît le restaurant « Los Caracoles » mais qui en connaît « O Karavolos » la version grecque de Poros. Le long d’une venelle pentue, loin de la frénésie du bord de l’eau, Maria à l’accueil enthousiaste se retient à peine de vous serrer sur sa généreuse poitrine. Délicieuse papoutzaki.

La sieste a été longue et le réveil tonitruant. Il est 22.00. Les quais endormis de l’après-midi et de ce début de soirée font place à la musique disco écrite par des musiciens qui n’ont jamais dépassé la première leçon de solfège : boum-boum-boum-boum. Troll tressaute et hoquète. « Stille nacht, heilige nacht… »

Poros se profile en toile de fond derrière la petite île de Dhaskalia et sa chapelle blanche devenue maison de vacances. Les eaux sont à la fois claires et turquoise. Odeurs de pins et cigales. La Méditerranée carte postale.

Changement d’odeur. Les odeurs de pins font place aux œufs pourris : Troll pointe son museau dans le port de Methana la bien nommée. Et si le village à côté s’appelle Vromolimani – le port qui pue – ce n’est pas par hasard. L’eau du port est opalescente, laiteuse, garantissant un traitement anti-fouling incomparable, aucune espèce animale ou végétale ne résistant à cette mixture sulfureuse. Dans le bassin voisin, face aux bains thermaux, barbotent des curistes très pays de l’est années 50. Aux antipodes des luxueux yachts alignés le long des quais de Poros. Les plaisanciers au nez délicat de passage à Methana sont rares aussi l’accueil du chef de port est chaleureux. Nous abandonnons Troll, bien coincé entre ses deux petits voisins qui semblent ne pas avoir appareillé depuis l’époque où les thermes étaient romains, pour sauter dans un taxi en direction d’un haut lieu de la médecine : Epidaure le fief d’Esculape. Allons vérifier si les promesses d’immortalité prodiguées par le grand médecin mi homme mi dieu sont fondées. Les patients accouraient de toutes les villes du monde ellenistique pour se faire soigner par ces médecins fameux. Un hospice les hébergeait, un stade les remettait en forme physique « Mais regardez-moi cette bedaine : Vous devriez faire du sport ! » et psychique « Allez donc ce soir au théatre ça vous changera les idées ! »

L’acoustique du théâtre est d’ailleurs toujours aussi exceptionnelle. Il y a dix ans une touriste japonaise chantait « Madame Butterfly » aujourd’hui, une rouquine chante une ballade irlandaise.


Epidaure 14000 places au soleil


ça se retape...


De nombreux édifices sont en cours de rénovation : colonnes, péristyles et corniches au marbre étincelant nouvellement taillés. Cette reconstitution est-elle bien fondée ? Une animation 3D ne serait-elle pas beaucoup plus appropriée?

Profitant de notre nouvelle immortalité, le cap est mis sur Palaia Epidavros, le vieux port d’Epidaure.


Palaia Epidavros


Aujourd’hui, le meltem est de nouveau en forme, mais Korfos n’est pas très éloigné de Palaia Epidavros. A peine arrivé, en fin de matinée, Troll cherche le meilleur endroit pour jeter l’ancre dans cette baie où les fonds ne remontent que très près de la côte. L’ancre s’accroche bien dans des fonds de 5 mètres. L’observation de la bonne tenue de l’ancre avec ces rafales qui n’en finissent pas d’osciller entre 15 et 32 nœuds. Enfin, vers 6 heures, Eole fatigué, se lasse. L’heure est à la baignade, l’heure est à l’apéro.

Devant l’étrave les terres du golfe Saronique se resserrent. Au loin sur tribord défile l’île de Salamine, un nom qui émoustille le tréfonds de nos mémoires. Pour Xerxes cette bataille navale allait sceller la défaite définitive de ces Athéniens arrogants. Au sommet d’une colline assis sur son trône d’argent Xerxes savourait sa future victoire. Themistocle pratiqua la désinformation en laissant croire à sa retraite. Xerxes jubila. Mais la petite flotte grecque était en embuscade. La débâcle perse fut totale. Troll a une pensée émue pour ses ancêtres les trirèmes victorieuses.

Depuis 1893 le golfe Saronique n’est plus un cul-de-sac et cela en aura pris du temps. Neron avait mis 6000 esclaves au travail. La tentative échoua par manque de bulldozers et de dynamite…

A l’entrée du canal la récente tour de contrôle veille. Le règlement indique : pas de passage le mardi pour cause de dragage et nous sommes mardi. Mais nous sommes en Grèce alors un règlement, vous plaisantez ! Donc pas de problème nous emboitons le pas de 2 cargos après avoir acquitté notre écot de 260 euros, le record mondial par km pour un péage de canal.

Les falaises calcaires défilent nous surplombant de 80 mètres. Ponts d’aciers alternent avec ponts de béton.


Canal de Corinthe


Corinthe la poussiéreuse est saluée de loin : cap à l’ouest vers les îles Alkionides, îlots désolés balayés par le vent d’ouest. L’inspection de ce mouillage venteux et profond ne pousse pas à y mouiller notre ancre. La côte proche au nord offre de nombreuses possibilités de mouillages et après une reconnaissance de plusieurs baies toutes plus venteuses les unes que les autres Troll se décide pour un petit creux mieux abrité, au milieu de nulle part, la baie Vathy. Une plage et des oliviers pour rappeler qu’il y a longtemps, quelqu’un ici se souciait d’huile d’olive. Aucun signe d’habitation alentour. Au petit jour la solitude de Troll est rompue par une femme péchant assise sur un rocher et un plongeur en train de s’équiper sur sa barque.

Sitôt Vathi et Dhomvrainas quittés, nous affrontons à la sortie du second golfe, un fort vent d’ouest oscillant entre 20 et 30 nœuds et exactement dans le nez, essayant de freiner la progression de Troll. Mais Troll est têtu, Troll est obstiné et 24 milles après que l’ancre ait regagné son écubier, se profile le port d’Andikiron. Bientôt le quai est là. Un petit homme gesticule, fait des grands gestes et indique la place d’amarrage le long du quai. Facile par temps normal mais lorsque le vent vient du quai avec des rafales à 30 nœuds c’est une tout autre histoire. L’amarre avant est finalement lancée mais quelques belles rafales éloignent l’arrière de Troll pas encore assuré. Une longue amarre frappée à l’arrière est lancée à quai par l’avant.. Le petit homme qui gesticule de plus belle en poussant des sons incompréhensibles passe l’amarre sur une bitte. Alors commence une longue remontée vers le quai, centimètre après centimètre en s’aidant du propulseur d’étrave et du cabestan électrique arrière. 45 minutes plus tard Troll était à quai bien amarré. Le plus long amarrage de l’histoire de Troll. Des sons sortent de la bouche de notre petit homme, sourd-muet qui explique avec force gestes la façon de faire les branchements électriques ou d’obtenir de l’eau. Le capitaine fait des progrès fulgurant dans le language des soursds-muets sous-titré uniquement en grec. Dimitrios nous fera aussi comprendre que ce soir à huit heures il viendra nous chercher pour nous conduire dans une taverne tandis que lui gardera le bateau.

Vers le soir, arrive, au volant d’une 4x4 flambant neuve, un fringant garde-côtes. C’est l’heure des formalités officielles et du paiement de la taxe portuaire que Bruxelles a supprimé mais qui survit en Grèce malgré les injonctions de la Communauté Européenne. Il prétend réclamer le versement de deux taxes, soit deux jours. Le capitaine s’insurge en expliquant que Troll ne restera à quai qu’une nuit. Pour le pandore, c’est deux jours car la date change à minuit. Pour finir, il semble admettre le point de vue du capitaine et s’en va pour modifier ses papiers et encaisser la taxe d’une nuit. On ne le reverra plus.

Un petit peu partout dans le monde, la langue véhiculaire est l’anglais partout sauf a Andikiron. Ici l’épicier, le serveur du restaurant, un passant interpelé tout le monde parle français. Pourquoi ? La réponse se trouve de l’autre côté de la baie dans cette usine qui fume entourée de roches rouges : Pechiney et sa fabrique d’aluminium. La bauxite regorge dans les montagnes avoisinantes. En 40 années de présence de la firme française, la culture de l’hexagone a imprégné la petite bourgade. Bienvenue à Andikiron.

A huit heures les amarres sont larguées. Sur le quai Dimitrios est venu nous faire ses adieux. Sœur Theresa fraichement arrivée de Calcutta remet solennellement un T-shirt « Troll » et un petit billet. En remerciement il donne sa version sourd-muet de la météo : doigt pointé vers le ciel nuageux gris foncé puis mouvement des bras évoquant un bateau chahuté par les vagues agrémenté d’un « Psssssshhhhhhhh, Psssssshhhhhh, Pssssshhhhhh » sans aucun doute l’écume mêlée au vent. Je résume : nous allons nous faire secouer.

Et nous fumes secoués : force 6 creux de deux mètres. Troll passe bien imperturbable. Les estomacs tiennent bon, stabilisateurs obligent. L’équipage est silencieux voir recueilli.

Après 3 heures de cette navigation-grand huit, Itea est en vue. En entrant dans le golfe, la mer se calme peu à peu. Aux jumelles, le port est ausculté pour choisir un point d’amarrage. C’est alors l’étonnement: 300 Optimistes, à la queue leu leu, sortent du port. Des centaines de petites têtes brunes, très rarement blondes, enfants et adolescents, s’apprêtent à rivaliser dans le cadre des championnats de Grèce. Les petits voiliers sortis du port, Troll s’y engouffre et s’amarre le long d’un quai.


Championnats grecs d'Optimists


A peine amarrés, un 4x4 bleu surmonté d’un gyrophare bleu avec deux gardes côtes bleus, se gare le long de Troll : ils reprochent au Capitaine d’avoir quitté Andikiron sans avoir acquitté les taxes. Il explique que restant une nuit, il n’avait pas à payer une taxe pour deux jours et que le garde, qui avait repris les papiers pour les rectifier n’était jamais revenu. Les gardes repartent en enjoignant de se présenter avec tous les documents utiles à leur bureau avant 15 heures.

A son arrivée chez les gardes côtes, le Capitaine est interrogé par la « charmante » Theodora qui réclame le paiement de la taxe d’Andikiron pour deux jours et celle d’Itea pour trois jours –on reste 2 nuits-. A chaque argumentation contraire, un nouveau règlement est inventé : elle explique par exemple que pour ne payer qu’un jour, il faut arriver après 21 heures et repartir avant 3 heures du matin, sinon c’est 2 jours. Elle exige les passeports de tous les membres d’équipage. Le capitaine explique que nous n’avons que des cartes d’identité, le passeport n’étant pas nécessaire à des Suisses pour entrer en Grèce. Elle ne veut rien n’entendre jusqu’à ce que son chef lui demande d’arrêter l’argumentation. Enfin, le capitaine est sommé de se représenter le jour du départ avec les cartes d’identité de nous tous.

La dernière recommandation fuse « Surtout n’oubliez pas de revenir avant de quitter le port pour faire tamponner votre Transit Log. C’est très important ! »

Les optimistes rentrent dans le port après six heures au large. Pas fatigués du tout, quelques acharnés continuent à tirer des bords dans le port le long de Troll en nous offrant un beau spectacle.

Le soir une voiture est louée car demain la visite de Delphes est au programme.

Une lumière rasante effleure la mer d’oliviers qui se fond au loin avec la demeure de Poséidon. Les pèlerins se hâtent sur le chemin en partie empierré en partie dallée de marbre. Le bateau les a débarqués à Kirrha. Voila bientôt trois semaines qu’ils ont quittés Athènes alternant voie maritime et pédestre. Sur le dos des ânes tintent les vases et statues de bronzes autant d’offrandes pour satisfaire et inspirer la pythie mais surtout apaiser la cupidité des prêtres.


"Une mer d'oliviers" disent tous les guides


L’enceinte des lieux saints est enfin atteinte où un péage est perçu. Ici plus de chemin fait de poussière et de pierres instables. Les dalles blanches, savamment jointoyées, enchaînent les longues marches de la voie sacrée bordées de splendides statues. Toutes les villes-états du monde hellénistique rivalisent et veulent prouver aux autres sa magnificence, sa puissance son arrogance. Chaque « trésor » se doit de surpasser l’autre qui lui fait face. Sycone, Sifnos, Thèbes, la Béotie et bien sûr le trésor d’Athènes devant lequel s’entassent sculptures et armements de bronze. Voici trois semaines de marche bien récompensées. Encore deux virages et voici le saint du saint, le temple d’Apollon. Une immense statue du dieu en marque l’entrée. Demain, la Pythie a promis d’exaucer la demande des nouveaux pèlerins. Demain la Pythie parlera d’Athènes. Ce soir ils ne manqueront pas d’assister au concours de chant, un spectacle du théâtre de Delphes parait-il unique. Dommage, les Jeux Pythiques viennent de se terminer il y a moins d’une lune. Mais ceci n’enlève rien à la grandeur du stade où, il y peu, retentissaient les cris d’enthousiasme.

Pour l’instant l’ambiance est recueillie, les pèlerins, silencieux admirent le site.


Delphe - Le Tolos



Le temple d'Apollon


Incontournable Aurige


Les Athéniens, version 20ème-21ème siècle, arrivent par milliers l’hiver pour dévaler à ski les pentes du Mont Parnasse. Arachova est un endroit bien insolite pour quatre helvètes plus habitués à associer la Grèce à Péricles, Socrate ou Herodote. Arachova est une station de ski qui ferma ses pistes le 17 mai dernier ! En cette fin juin, la petite station est déserte, les restaurants et autres boutiques ont volets clos. Réouverture le 1er novembre. Et qui nous renseigna pour trouver un restaurant ouvert et bon de surcroit : un Lausannois d’origine grecque établi à Arachova pour vendre des tapis… turcs et des boufadous de l’Aveyron! Ca ne s’invente pas.

Pour parfaire la journée de ski alpin rien de tel qu’un petit crochet par Saint-Luc. Là vous vous dites « Le Captain est devenu fou ». Mais non, pas le Saint Luc valaisan du Val d’Anniviers mais le Saint Luc grec, Agios Loukas, un monastère byzantin perdu au milieu de collines ondulantes vêtues de cyprès et d’oliviers. Si les prêtres antiques ne dédaignaient pas les riches offrandes, les popes médiévaux ne refusaient jamais une dorure supplémentaire pour enluminer, les murs, les plafonds, l’iconostase. Même si l’ensemble est superbe on ne peut à chaque fois que penser qu’une victoire des Nestoriens aurait peut être été préférable.


Saint-Luc


A peine de retour à bord de Troll le présent se rappelle à notre bon souvenir en la personne d’un Coast guard tout galonné et de blanc vêtu – Troll ne parle plus aux subalternes – qui avec une magnifique candeur demande de passer à son bureau pour remplir les documents d’arrivée à Itea « Ceci a déjà été fait hier » marmonne le capitaine au bord de la crise nerveuse « Ah bon ! » répondit le gradé. La rubrique coordination n’est certainement pas au programme de l’enseignement des Coast Guard.

Fin de l’épisode Coast Guard Itea ? Que nenni messire. Laissez-moi vous en conter l’issue et vous en serez tout ébaudi.

Donc, dès potron minet le capitaine se rend sur son fidèle destrier pliant au dit bureau tout orné de la bannière hellène pour accomplir le rituel demandé : la cérémonie de sortie du port d’Itea assorti de la valse des tampons. Il trouve porte close car imaginer qu’une ouverture continue au fil des 24 tranches d’horloge contient une connotation de perpétuité, relève d’un esprit primaire voire borné. On pourrait presque parler d’esprit à œillère. A force d’actionner les carillons, la maisonnée finit par s’éveiller et une tête ébouriffée, ensommeillée, apparait au balcon s’enquérant des désirs de ce malotru qui troublait ce doux sommeil coastguardien. « Messire je viens accomplir la cérémonie de départ du port » « Manant passe ton chemin. Cette cérémonie n’est pas nécessaire. Partez, quittez le port » « Non je tiens vraiment à obtenir le tampon de sortie » « Bon entrez mais ça ne sert à rien ! » Les tampons furent apposés en maugréant et surtout en précisant « Vous ne devez rendre visite aux Coast Guard que une fois par mois ». C’est ainsi que le Capitaine regagna le bord à deux doigts de défunter.

A portée d’arbalète d’Itea, se niche la pimpante Galaxidi, l’ancien fief des armateurs du golfe de Corinthe, le pendant, la concurrente d’Hydra de l’autre côté de l’isthme. Un joli quai de pierre tout neuf équipé de bornes électriques et de points d’eau remplace les empierrements hostiles du passé. Galaxidi soigne sa tradition, sa réputation maritime. Au 19ème siècle les chantiers navals s’alignaient le long de la grève honorant les commandes des riches armateurs qui suivaient depuis leurs belles demeures neo-classiques l’avancement des travaux de leur dernière barquantine qui complétera la flotte Galaxidienne déjà forte de 550 navires de commerce. Aujourd’hui les chantiers ont fait place à l’habituel alignement de tavernes. Insensible au changement Agios Nicolaos domine et protège la ville de ses trois coupoles carillonantes.

Toute cette belle histoire vous sera contée au magnifique petit musée maritime.

Deux jours Troll se prélassera au quai chargé d’histoire tandis que le vent d’ouest continue à déformer les eaux du golfe.


Galaxidi


Au quai de Galaxidi


Au petit jour Eole fatigué, à bout de souffle, s’est enfin couché. Le soleil se lève sur une ville soudain dorée, ponctuée de bougainvilliers écarlates. Cap sur l’ île de Trizonia à 20 milles au vent.

Trizonia ou l’île oubliée. Qui connaît cet îlot planté le long de la côte nord du golfe de Corinthe et pratiquement à mi-chemin entre Patras et Corinthe. La halte idéale pour les voiliers et autres bateaux migrateurs entre l’Ionienne ocre et l’Egée blanche et bleu. Baie très protégée, port-abri qui refuse le « modernisme » Glifahdien du « continent » tenue fermement à distance de l’autre côté de la passe.

Terminant son approche, un curieux bateau environ d’une trentaine de mètres, vient se placer le long de la digue principale. Cette barge de la Tamise mais oui bien sûr c’est l’Amara Zee, le bateau des Saltimbanques de la mer, le bateau de Paul auteur-metteur en scène – animateur et Capitaine rencontré avec sa troupe à Veliki Gradiste en Serbie sur le Danube en juillet 2007. L’Amara Zee le bateau théâtre et sa troupe « Caravan Stage ». 20 artistes, 10 nationalités, sous la baguette de Paul le Canadien bourlingueur. Un cirque du Soleil nautique.

Troll se laisse tranquillement dépaler contre la digue devant l’Amara Zee.


Troll et l'Amara Zee à quai à Trizonia


Le village, quelques maisons blanches, colorées de géraniums éclatants, entourées de mûriers et d’oliviers, une place juste au bord du port de pêche avec ses tavernes abritées. Les eaux se reflètent dans les verres d’ouzo. Le Capitaine lorgne quelques maisons délabrées en mal de rénovation. Des barques font la navette avec le continent pour approvisionner la petite communauté et les plaisanciers goulus. A côté sur l’Amarra Zee, sons d’accordéon et chants : la troupe répète.


Répétition ludique


On ne quitte pas Trizonia sans un pincement au cœur. Une escale d’une semaine aurait été parfaite. Il ne faut partir qu’au moment où l’on se surprend à dire « Et si on allait voir autre chose ? »

Le cap est mis sur Navpaktos pour se replonger dans une page d’histoire : dans ce port qui fut vénitien trois siècles, les Ottomans avaient concentré le matériel destiné à armer leur flotte qui allait affronter celle de La Sainte Ligue, le 7 octobre 1571 à l’ouest de Lépante devant l’îlot Oxia. À l’issue de ce combat naval, la flotte ottomane fut anéantie, Cervantès y perdit la main gauche en sortant une Donquichoterie dont il avait seul le secret : « Pour la gloire de la droite ». Au pied des remparts, une statue de l’écrivain… avec ses deux mains.

Au loin le pont Poséidon, qui relie depuis 2004 le Péloponnèse au continent, cônes de dentelle, merveille d’architecture, barre l’horizon.

Le port vénitien de Navpaktos, un bassin arrondi entouré de fortifications, minuscule tellement minuscule que Troll est en train de se demander « Pas possible le Captain est en train de me refaire le coup d’Estergom » Mais le Captain a un principe : si la dimension du port est supérieure à la longueur de Troll alors, pas de problème ! Troll, bien amarré au pied de la tour médiévale, entouré de maisons colorées qui se mirent dans les eaux lisses, salue et songe à la bataille de Lépante.


Navpaktos-Lépante


Paul et son Amara Zee est encore plus intrépide. Une représentation théâtrale est programmée dans trois jours à Navpaktos au pied des murailles. Mais cette fois il faut loger un bateau de 30 m et le long du quai ce qui nécessite d’évacuer les petites barques de pêche. Par téléphone Paul avait l’engagement des Coast Guards d’assurer cette préparation. Par sécurité il appelle le captain qui lui indique que rien n’est pour l’instant dégagé et propose de se rendre à la capitainerie. A la capitainerie on jure sur la tête Agios Giorgios que tout le quai sera libre dès demain 8.00 avant l’arrivée de l’Amara Zee.

Le lendemain matin à 8.00, rien ne bouge, à 9.00 rien ne bouge et le captain en informe Paul par VHF. Troll sort du port et l’Amara Zee met une annexe à l’eau : trois saltimbanques rentrent dans le port, déplacent les barques devant le Capitaine du port qui les regarde faire en se croisant les bras. L’Amara Zee peut enfin s’amarrer et préparer ses trois représentations…Rendez-vous est pris, Troll assistera au spectacle dans deux semaines à Vonitsa près de Preveza.

La zone venteuse et perturbée est maintenant dans le sillage où s’effilochent quelques derniers nuages noirs. L’eau est lisse. Devant la proue, majestueux, l’arachnéen pont Poseidon « Rion traffic, Rion Traffic, Rion Traffic, for Troll, For Troll over » « Troll, for Rion Trafic, length and height of boat?” “…” “Troll, north passage, one pile to your starboard, out”


Le pont de l'Europe



Le grandiose pont se rapproche tantôt argent, tantôt or. Troll se sent bien minuscule sous le gigantesque tablier.

Au fond de nos mémoires, Missolonghi est associé à Byron, le poète idéaliste venu, en 1824, soutenir les Grecs assiégés par les Turcs. Il ne succomba pas les armes à la main sur les remparts de la ville comme aiment le représenter les dessinateurs romantiques mais bêtement d’une pneumonie juste après son arrivée.

Autre particularité de la ville : sa situation au bord d’une lagune parsemée de maisons de pêcheurs sur pilotis et percée d’un chenal d’accès liant le port à la mer. Pas étonnant que les Vénitiens s’y soient sentis bien et y soient resté trois siècles.


Une lagune presque vénitienne


La marina en construction parait bien excentrée au milieu de son terrain vague. Troll choisit le quai commercial que l’on quittera rapidement pour un paisible mouillage forain au milieu de la rade lassé par le bruit d’une bande de jeunes gitans plongeant autour du bateau, parcourant le quai à bord de vélos et de vélos moteurs sans pot d’échappement pendant que le grand frère suscite l’admiration en faisant des têtes à queue au volant de sa voiture stock car. Un cargo est de toute manière attendu et l’ensemble des plaisanciers quittent le quai.

La seconde nuit sera passée amarrés le long d’un ponton de la marina en gestation car Monsieur l’Armateur et son épouse que Troll se plait à appeler « Marraine » quittent le bord le lendemain. Le diner de clôture à Tourlidas, la pointe de la lagune, où des pélades, maisons de pêcheurs sur pilotis transformées en taberna, servent blanchaille et anguilles fumées.


Anguilles fumées, les pieds dans l'eau


Ionien soit qui mal y pense



Adieu Missolonghi et sa marina virtuelle. Troll glisse sur des eaux ioniennes et devant l’étrave se profile déjà Ithaque le royaume d’Ulysse. Comme pour Ulysse, pour le capitaine et son second, dix ans se sont écoulées depuis leur départ de l’île magique. A Vathy, ni Argus le vieux chien fidèle, ni Eumée le fidèle porcher, ne sont là pour prendre les amarres. Seul présent, un méchant vent de nord-ouest qui nous repousse au mouillage forain en milieu de baie, retardant ainsi d’un jour la fin de la longue errance, la longue Odyssée.

Bienvenue chez moi!

La baie de Vathy

Les chemins caillouteux de l’époque de la guerre contre Troie ont fait place à de belles routes serpentant au milieu des champs d’oliviers ou de la garrigue chèvreuse. Plus trace de ces ânes au pied sûr qui se faisaient fi des sentiers les plus escarpés. Un rugissant scooter vole de collines en vallons plongeant le regard vers la voisine Céphalonie. Mais où est-il ce beau palais de Pilikata délaissé il y a tant d’années ? De la salle du trône je voyais les deux ports ouest et est : Polis et Friques où se préparaient mes vaisseaux pour aller conquérir le royaume de Priam. Rien ne subsiste ou presque : à peine quelques pans de mur aux belles grosses pierres ajustées. Les oliviers continuent de dévaler les pentes : ma légende demeure.

Frikes

Une belle batisse!

et de l'eau si pure...

Kioni

Friquès évoque une deuxième aventure une deuxième épopée beaucoup plus récente celle-là. Toujours en mal d’investissement immobilier résidence secondaire/ chef d’œuvre en péril, nous avions dégotté avant le départ vers Troie (comprenez : il y a une dizaine d’années), une superbe maison isolée au milieu de vergers descendant jusqu’à la mer. Oh bien sûr quelques lézardes striaient la façade, souvenir du terrible tremblement de terre de 1953. Mais après tout, le fait d’avoir survécu à cet épouvantable séisme était un gage de solidité exemplaire ! Isolée mais pas tout à fait. De l’autre côté du chemin une fontaine dispensait son eau claire par trois robinets de bronze. Quatre ou cinq retraités discutaient autour de la fontaine évoquant leurs souvenirs alternant en permanence les langues grecques et anglaises. Le capitaine et son étonnement de concierge apprirent vite que ces quatre Ithaquois venaient de rentrer sur leur île après des décennies passées en Afrique du sud à Johannesburg. Et plus de la moitié des habitants de l’île se sont expatriés ainsi en Afrique du Sud ou en Australie, la plus grande partie après le fameux tremblement de terre car disent-ils nous avions eu successivement les nazis et la guerre civile alors « The earthquake was too much ! ». « A qui appartient cette maison ? Savez-vous si elle est à vendre?” Nous apprenons finalement que les héritiers sont trois frères et une sœur. Deux frères tiennent un grand restaurant sur la place Omonia à Athènes et la sœur l’ hôtel Nostos à Friquès. Quelques minutes plus tard nous faisions notre entrée dans l’hotel Nostos. La soeurette ne voulait pas discuter de vente de maison mais appela son frère, le restaurateur athénien, dont l’amabilité téléphonique ne laissait pas présager une issue favorable à la négociation : « No, No, not interested. We keep it. No… » Le capitaine laisse ses coordonnées. « Wait and see ». Et bien, une Odyssée plus tard nous n’avons rien vu venir et aujourd’hui la maison, plus délabrée que jamais n’est pas prête à trouver un acheteur, mais le site est toujours aussi magnifique.
Schliemann, après s’être attaqué à Troie et à Mycènes, avait entrepris de découvrir le palais d’Ulysse le bourlingueur. Pour lui, aucun doute c’était à Aetos. Un coup de scooter et voici Aetos : quelques crottes de chèvre et une guérite-vente de billets écroulée, écroulée car les crottes de chèvre ne sont pas encore classées patrimoine de l’humanité par l’Unesco. Sacré Schlieman.
Il est inutile de consulter un calendrier pour savoir que juin a fait place à juillet. Les alignements de bateaux de location coques blanches contre coques blanches d’un bout à l’autre du quai. Les retraités font le dos rond.
Les criques de Méganisi défilent véritables parkings nautiques : les amarres se disputent les pins parasols des bords de l’eau. A la queue leu leu les bateaux changent de baie, échangent leurs places en fin de matinée : lundi baie Kapali, mardi baie Abelike, mercredi baie Atheni. Demandez le programme. Troll en est tout retourné.

Au sud de Megasini: le désert

Au nord, on s'échange les places de parking

En voilà un au moins que ça indiffère

En face, l’île de Skorpios est un défi à Mégasini : déserte, silencieuse, paisible. Un seul problème : il faut s’appeler Onasis et s’acheter une île si l’on veut être tranquille. A quelques encablures défile Nidri le long d’un étroit passage menant à la baie de Vlikho. Des milliers de mâts, bateaux à l’eau, bateaux stockés à terre dans des chantiers à l’ancienne alignant slips, luges et bois-pointelles, à l’infini. Bateaux délaissés, bateaux abandonnés, bateaux charters, bateaux de retraités qui attendent la fin de la crise de folie annuelle, un mélange hétéroclite, surréaliste. « Non je ne reste pas, je ne fais que passer » leur lance Troll. Le passage s’élargit Troll pointe son nez dans la vaste baie fermée de Vlikho. L’eau est verte et lisse, les collines boisées, quelques villas et inévitables tabernas le long de la rive. Notre villa flottante est maintenant plantée au milieu de sa piscine, de son balcon-cockpit, se découvre une vue nouvelle tandis que son annexe-voiture invite à explorer les alentours.

Vliko

Les balises du canal de Levkas défilent. Sur tribord les marais que les Romains avaient dragué il y a deux millénaires pour passer leurs trirèmes militaires et leurs bateaux de commerce en route entre Corfou et les îles du sud de la mer Ionienne. Ici et là quelques pans de murs de ce canal antique. Le sondeur dégouté par la consistance épaisse des eaux affiche buté 1.2m. Un petit coup de VHF : Troll annonce son arrivée à la marina de Levkas.

Le canal de Levkas

La marina de Levkas

Contrairement à la Turquie, la Grèce est très avare de marinas. Beaucoup sont « en cours de réalisation » - la plupart du temps avec des fonds européens – et bien peu sont finies. Il semble que tout s’arrête après la réalisation des pontons d’amarrage. Les infrastructures – blocs sanitaires, bornes d’eau et d’électricité, surveillance etc rien n’est en place. L’avantage est bien sûr de bénéficier gratuitement de ces possibilités d’amarrage bien protégées. Mais il y a des exceptions et la marina de Levkas le long du canal du même nom en est une et c’est l’occasion de résoudre enfin un problème qui perdure depuis le début de la croisière : l’accouplement de la pompe de refroidissement du circuit hydraulique des stabilisateurs. Le capitaine avait réalisé un dessin d’une nouvelle pièce d’accouplement mais jusqu’à présent les ateliers de mécanique équipés d’un tour et d’une fraiseuse s’étaient montrés beaucoup plus rares que les marchands de tomates.
Takis contemple le dessin du capitaine : « Non c’est impossible. Nous n’avons pas l’équipement à Levkas ». « Ce n’est pas si compliqué. On peut réaliser cette pièce comme-ci et comme ça … » réplique le captain. Long silence méditatif. « Et vous la voulez pour quand cette pièce ? » « Hier ! » réplique le captain. « Impossible ! Mais OK pour demain 9.00 » Et bien le lendemain à 9.00 la pièce était terminée. Merci Takis.
Une séance de sauna au fond du compartiment moteur plus tard, la pièce était en place et le problème résolu. Enfin, on l’espère.
Levkas : encore une ville de la région rasée par le tremblement de terre de 1953 et reconstruite de manière un petit peu anarchique, un petit peu hétéroclite, avec les moyens du bord. Les tôles ondulées provisoires ont perduré et peintes, sont devenue coquettes. Ici et là, quelques demeures en bois à encorbellement aux balcons de fer forgés qui ont résisté au séisme. Levkas ? Vous mettez Cayenne et le Grau du Roi au fond d’un « shaker » vous secouez bien fort, c’est ça Levkas. Pierre aurait dit « délicieusement populaire ! ». Nous on dit « sympathique et attachant ».
Une fois de plus les « ponts et chaussées » se montrent reptiliens : la route serpente le long d’escarpements boisés d’oliviers et de pins qui alternent avec des falaises abruptes ourlées de plages d’albâtre. La côte ouest de l’île de Levkas, pratiquement inaccessible il y a encore dix ans, se dévoile aujourd’hui, superbe.

Sivota presque désert en juin

Vliko

Meganisi

500 marches pour atteindre cette plage!

Quand on est femme au 7ème siècle avant JC, qu’on a l’esprit libre, qu’on se lance dans l’écriture de poèmes au contenu osé vantant les affinités féminines, la controverse et la critique doivent aller bon train. Est-ce pour cela ou un chagrin d’amour que Sapho, « La dixième muse » comme l’appelait Platon, se jeta de cette falaise que domine aujourd’hui le phare Doukato ? Une fin de poétesse, face à la beauté des îles qui s’égrènent à ses pieds flottant sur des eaux bleu gris : Ithaque, Céphalonie, Arkoudhion, Atokos.

Et Sapho sauta

Burgess, Monique et leur voilier Rainbow font leur entrée dans la marina. Après une course poursuite qui dure depuis la côte turque, les routes de Troll et Rainbow se croisent. Les verres tintent dans le cockpit et comme disait Henri Miller : « Le retsiné. Un petit blanc âpre qui transforme tout en poudre d’or et aère les poumons grâce à une espèce de laque de térébenthine raffinée qui en s’évaporant fait naître le bien-être, la joie et la conversation ».

La sortie du canal

C’est 10 heures. L’heure est ronde. Sur la route les feux sont au rouge. C’est le moment pour le pont routier tournant de s’effacer pour laisser le passage aux bateaux de plaisance s’apprêtant à quitter le canal. Troll embouque bientôt le chenal de Préveza. Sur tribord défile un gros chantier hérissé de centaines de mats et d’un impressionnant portique de manutention, un chantier nommé « Cléopâtre » et pour une bonne raison. Mais, patience, nous vous raconterons tout.
Certaines municipalités se montrent plus dynamiques que d’autres. Autrefois sans charme, sans aucun aménagement avec son quai bruyant encombré de parkings, Préveza est aujourd’hui transformé : le quai, piétonnier et fleuri se transforme des le coucher du soleil en « ramblas » où il fait bon déambuler nonchalamment entre les alignements de bateaux de plaisance et les kafeion en saluant au passage les Papadopoulos ou les Kostakis.

Les quais fleuris de Preveza

Nous sommes en 31 avant JC enfin, nous le saurons que dans 31 ans. Le grand Jules a été assassiné il y a maintenant 10 ans et son fils adoptif Octave domine la scène politique romaine. Mais conserver le pouvoir n’est pas facile surtout depuis que cet ambitieux de Marc-Antoine a dragué cette pimprenelle de Cléopâtre et uni ses forces avec celles de l’égyptienne nymphomane. La situation devient vraiment préoccupante depuis que ces forces dissidentes se regroupent au sud de Corfou, prête à débarquer sur les rivages calabrais et à marcher sur Rome. Octave réagit rapidement et ses troupes se pressent par terre vers le sud tandis que son armada de trirèmes descende l’Adriatique. Le 2 septembre, devant Actium, c’est le choc entre les deux flottes. Marc-Antoine et Cléopâtre qui avait voulu faire l’économie de l’achat des instructions nautiques se retrouvent faisant du nord face au vent habituel de cette région. Agrippa, l’amiral d’Octave est portant et plus manœuvrant. C’est la curée. Marc-Antoine et sa copine fuient à Alexandrie. Richard Burton, pardon Marc-Antoine, se suicide l’année suivante. Octave acclamé comme le sauveur de Rome est nommé empereur et prend le nom d’Auguste. Attention, cette version libre des évènements n’est pas reconnue par les historiens sérieux.

Au loin, la bataille navale fait rage

Auguste, qui n’était pas un clown, décide pour marquer l’évènement, de financer la construction d’une ville toute belle, toute neuve : ce sera Nicopolis la « ville de la victoire ». Il ne regarde pas à la dépense et la ville comptera bientôt 300'000 habitants.
Aujourd’hui seuls quelques pans de fortifications, un odéon et un stade ont été excavés. Au dessus de la ville domine le mausolée qu’Octave-Auguste fit ériger à sa propre gloire et orner de 36 rostres de trirèmes en bronze pris à la flotte égyptienne.
Au pied du mausolée, la plaine cultivée recouvre la ville enfouie par des siècles de fortunes diverses. Au loin la trouée du canal de Levkas. En plissant les yeux et en se concentrant très fort on distingue sur les eaux ioniennes les deux flottes en plein combat.
Les marinas grecques, nous l’avons déjà dit, sont perpétuellement sur le point d’être terminées. Mais ce que nous ignorions c’est que les musées peuvent aussi être frappés de la même maladie. Des « fouilleurs » nous indiquent que le musée du site de Nicopolis est fermé et remplacé par un nouveau musée tout moderne situé à deux kilomètres. Le nouveau musée est bien là. Belle architecture, engageant. « Non, non vous ne pouvez visiter, le musée n’est pas ouvert mais le sera probablement dans 2 semaines ». Un « probablement » qui sous-entend une ouverture … en 2010.
Au revoir Cléo, Antoine et Octave, allons flâner le long des quais fleuris, allons musarder chez le maraîcher d’un autre temps effectuant ses pesées sur une balance romaine en jonglant avec ses poids qui ont du voir passer des tonnes de légumes et compte en italien, petit rappel d’une période pas si ancienne, où les maisons prenaient les teintes de la côte ligure.
Au loin passe indolent l’ « Amara Zee » qui fait de l’est en direction de Vonitsa. Il faut sortir de nos flâneries. Demain Troll prendra la même direction car dans deux jours Caravanstage, la troupe des saltimbanques de la mer de Paul et Adriana, donnera son spectacle le long des quais de Vonitsa.
Un grand rouquin perché au sommet d’une échelle démonte un à un les têtes de lampadaire des quais et change les ampoules. Une chanteuse vocalise dans une sphère transparente et réclame plus de décibels pour le piano. Deux acrobates virevoltent dans la mature. Les artistes de Caravanstage sont en pleine préparation du spectacle prévu pour le lendemain. Paul, juché sur ses talons à ressorts arpente le quai, juge, conseille, critique.
Dans le port s’aligne toute une petite communauté de « yachties » très majoritairement britanniques : des « Westerly » de l’époque du Pyxidis ; un catamaran Warham qui faisait rêvé les soixantehuitards en mal de Lozère, de tissage et de moutons ; des « Jaguards » que Claude importait à Genève au début des années 70 ; un « shpountz » dans sa version « Lady Créole », le propre bateau de l’architecte Bombigher qui nous faisait tourner la tête il y a plus de 30 ans. A leurs bords les équipages sont assortis, grisonnants. Leur base est Vonitsa. De temps à autre un petit saut dans une baie pour changer encore une fois de décor et qu’il ne soit pas dit que l’on ne navigue plus, ou pour balader les petites-filles, fraîchement débarquées de London, et blanches comme leur Albion natale, rendant visite à ce farfelu de Grand-Papa. Sur le quai un point de rencontre, le Yacht Club Remezzo, un bistro au grand cœur qui accueille ces retraités loin de leurs bases qui viennent y refaire le monde à la sauce à la menthe en arborant le T-shirt du Club pour bien préciser que l’on en « fait Parti ». La pinède et ses infatigables cigales dominent le port. Loin, loin de la frénésie qui s’est emparé des îles ioniennes depuis ce début juillet.

Ce soir, l’équipage de Troll au grand complet, soit le Capitaine et le second, se rend au festival d’Avignon. Au programme : « Utopian Floes » - « Glaces flottantes utopiques » - écrit et mis en scène par Paul Kirby et présenté par la troupe Caravanstage dans sa version Vonitsa , la science fiction au service de l’engagement politique écologique. Tous les personnages viennent d’horizons, de planètes et d’époques différentes mais forment une petite société « Utopique » qui parcourt le système solaire à bord de leur vaisseau spatial et chacun continue à pratiquer son art et à le partager pour le sauver de la destruction et de l’oubli : poésie, chant, musique, acrobatie, informatique. Chacun se rappelle sa vision du monde avant la grande catastrophe. La langue est poétique, assemblage de mots apparemment sans liens mais recouvrant un foisonnement d’idées. Et comme l’aurait dit Jean-Louis Bory : « Un spectacle cérébral pour la bourgeoisie intellectuelle de gauche ». Peu à peu une partie du public décroche et se disperse. Les chaises vides se multiplient. D’autres s’accrochent. L’éternel affrontement des anciens et des modernes.

L'Amara Zee au quai de Vonitsa

Réparation des éclairages!

Répétition

Sous l'oeil de maître Paul

« Utopian Floes »

Paul et Adriana sont dans le cockpit de Troll libérés du souci des deux représentations de Vonitsa. Trois jours de repos avant de reprendre la mer vers Paxos et Corfou. Le show est décortiqué, les projets de voyage alignés. Leur moteur : la liberté des vrais créateurs indépendants de tout mouvement, de tout contrat, de tout point d’attache.

A Vonitsa, un autre spectacle

Loin très loin de cette vision à la fois anarchiste et libératrice, Troll remonte la mer Ionienne en direction de Corfou. Une mer Ionienne hyper saturée, bruyante et moutonnière.
Un petit coup d’œil au passage à la baie Fanari dont les alignements de parasols et de camping cars incitent à poursuivre vers la belle Parga et son mouillage légendaire au pied d’une chapelle carte-postale. Captain Smith y avait posé pour illustrer une carte de noël il y a une dizaine de nativités de cela. Les rives alignent aujourd’hui les hôtels. Des scooters des mers, skieurs et autres engins anti-nature parcourent une baie au fond de laquelle une chapelle recroquevillée se bouche les oreilles et se masque les yeux. Encore quelques milles et c’est Mortos et les îles Sivota, quelques îles vertes presque intactes. L’ancre trouve sa place entre deux îles au milieu d’un chenal en compagnie d’une cinquantaine autres. Les cigales chantent.
Pour le typique, le rustique, le populaire, une seule adresse : Plataria. Petit port de pêche actif quand les poissons nageaient encore en eau libre, Plataria s’est transformé en port de plaisance municipal grâce à la manne européenne. Un avant port non encore équipé en eau et électricité accueille Troll. Une élégante interpelle le Capitaine afin qu’il paye son écho : 3 Euros pour la nuit. Prix imbattable ! Havre pour les bateaux ventouses, monceau de rouille, bardés de toiles déchirées, bateaux retraite d’où émergent les incontournables petites têtes grises, bateaux de location « low cost ». Sur le quai viennent s’aligner quelques camping cars qui laissent s’époumonner un Michel Sardou plus mièvre que jamais.

Plataria

Retour de pêche

Pendant que la caravane passe

Quitter Plataria où l’épicier fait une réduction sur chaque prix étiqueté en illustrant d’un lever de sourcil le drame de la vie chère et se rendre directement sans caisson de décompression à la marina de Gouvia à Corfou peut être très néfaste pour les âmes sensibles, les cœurs fragiles. Ici les bateaux ventouses ont fait place à de superbes voiliers de 30 mètres flambant neuf ou autres clinquants petits paquebots. Troll pour se donner une contenance lance un familier « Salut les copains » qui tombe complètement à plat.
Mais découvrir Corfou posé sur une mer lisse, ses maisons patriciennes pastelles alignées le long des remparts, ses deux forts vénitiens, la laisser sortir de l’eau peu à peu, c’est magique. Le grand livre de l’histoire de l’île à rebondissements se lit au fil des rues, au détour des avenues et des places. Les ruelles entrelacées, arcadées de la vieille ville avec le Liston réplique de la rue de Rivoli, portent la trace de la courte occupation française de la période napoléonienne. En face dans le parc de l’Esplanade, un match de cricket est en cours et rappelle la présence anglaise qui suivit. L’ensemble dominé par les deux forts vénitiens qui par leur masse, font bien savoir aux occupants de passage, que eux sont restés quatre siècles.

Les maisons patriciennes

La rue de Rivoli: c'est Paris

Ici c'est Venise

Ici aussi!

La côte de Corfou défile sur notre tribord. Troll a remis le cap au sud. Apres avoir atteint le sommet à Gouvia, Troll redescend tout schuss vers Marmaris. Ingrid et Gunther nos fidèles équipiers lacustres sont à bord. Au sommet d’une colline surgit de la canopée l’Achilleon, la demeure où Sissi venait y soigner sa déprime en compagnie de son fantasme, Achille, mort hélas depuis trente siècles. Chacun trouve son réconfort où il peut. Pour nous ce sera, moins original il est vrai, en se baignant dans une eau limpide face à Petriti.

Retour de pêche à Petriti

Corfou s’éloigne dans le sillage, Paxos se découpe juste devant. La baie Lakka tend ses bras. A peine 20 bateaux au mouillage, un miracle. Plus tard Troll se sera quand même fait cinquante nouveaux copains. L’eau est turquoise, le village ravissant, les sardines grillées succulentes.

Lakka


Pyxidis et Captain Smith avaient dit à Troll « Va jeter un coup d’œil à Gaio et à son chenal porto-finesque, c’est superbe ». Et bien la municipalité s’est endormie ou les droguistes n’offrent plus ni pinceaux ni peinture. Le village défile triste et sale. Les eaux stagnantes ne laissent pas entrevoir le moindre fond pourtant à peine distant de deux mètres. Troll pointe vers le large, vers Vonitsa à 47 miles au sud-est. Les lignes de traine sont à l’eau, la bâbord, équipée du superbe leurre offert par Enrique, le skipper de « Silent Wings » complice du rallye des îles du soleil revu avec grand plaisir à Gouvia. Le leurre eut beau être fabriqué à la main par de blanches mains catalanes qui fournissent le champion du monde de pêche au gros, seul compte le talent du pêcheur qui en l’occurrence n’est qu’un pauvre pêcheur. Si à la fin de la saison le bilan reste nul, alors le leurre, magnifique gerbe de plumes de mouettes blanches et rose ira garnir le revers de la veste du dimanche de Catherine.
C’est clair, c’est net, c’est précis : le pont routier barrant le canal de Levkas s’ouvre à toutes les heures rondes. Aujourd’hui c’est différent nous indique le préposé à la VHF, c’est toutes les 2 heures. La sieste ? La Saint Pont transbordeur ? On ne le saura jamais. Les bateaux s’agglutinent attendant patiemment que le pont dit tournant tourne. Et il finit par tourner.
Au pied de l’île de Skorpios, l’équipage se baigne dans une eau limpide. Ce cadre idyllique servit de modeste résidence de vacances à Onassis et sa nouvelle épouse Jackie ex-Kennedy. Troll se prend à rêver aux grands Yachts qui mouillaient là au temps de la splendeur du lieu : Christina, Britania d’où descendait à l’eau, en toboggan, son inséparable Havane entre les dents, Sir Winston, sous l’œil amusé de Margaret. Du beau monde, chère amie! Du beau monde !

Chez Jackie

En guise de petit entrainement pour un futur hypothétique périple norvégien, Troll adore les fjords : Vlikho pour commencer suivi de Sivota au sud de Levkas. Le point de mouillage trouvé au milieu du fjord de Sivota est sublime : bien protégé, vue centrale sur le petit village, peu de bateaux pour une fin juillet bondée. Peu de bateaux, certes, mais pas pendant longtemps. Tout l’après midi, une incessante file se presse dans ce superbe mouillage. A 19h nous sommes 134 dans cette petite baie et c’est le moment de déployer une grande banderole à l’entrée de la baie : « Full ! Come back tomorrow ». Quelques bateaux supplémentaires et on peut se passer d’annexe pour aller dîner dans la taberna de son choix.

Sivota

Ulysse ne connaissait certainement pas le jeu des chaises musicales nautiques : au début de matinée la file quitte la crique A pour se rendre à la crique B que quitte une autre file qui part vers la crique C. C’est un jeu simple et de bon goût. Pour gagner il suffit de bien choisir l’heure de départ de A. Aujourd’hui A c’est Sivota et B c’est Kioni, petit port sur Ithaque, chez Ulysse justement. La place d’amarrage est superbe au quai du port mini Saint-Tropez ! Gagné! L’heure de départ de A était la bonne ! On se baigne dans une eau …cristalline (les précédentes étaient turquoises, limpides ou transparentes il fallait bien trouver autre chose), on lit, on se balade, on sirote un café frappé, la grande mode grecque. Les ferry débarquent touristes et approvisionnement. Sur le quai, abandonnés deux cartons de calamars surgelés attendent leur propriétaire. Une adresse au feutre illisible pour des analphabètes non hellénisants. Le retraité appuyé sur sa canne sur le seuil de sa maison est appelé à la rescousse. Son accent britannique des antipodes nous vient en aide. Le restaurant destinataire est identifié. Gunther et le Capitaine partent annoncer la bonne nouvelle au restaurateur qui vient récupérer ses 20 kg de calamars sauvés grâce à nous sans un merci. Ca méritait bien une portion de calamars frits. La prochaine fois les calamars dégèleront tranquillement au soleil…

Kioni


L’histoire de la maison lézardée d’Ithaque, vous la connaissez déjà dans sa version « terrestre » remplacée aujourd’hui par la vision de cette magnifique vieille dame depuis la mer, solitaire, fière au milieu des pins et des ifs, surplombant la baie Kolpos Afales. Troll à ses pieds la salue très respectueusement tout en se disant : « C’est finalement moi qui l’ai emporté ! ».
La découverte de Céphalonie commence par Fiscardo, la seule ville de l’île qui ait échappé au redoutable tremblement de terre de 1953. Le pittoresque village muranesque vend ses charmes et croule sous le tourisme estival. Troll joue des fesses et se glisse entre deux futurs amis qui gentiment s’écartent sous la poussée.


Fiskardo

L’île se déroule devant nos yeux enchaînant plages aux eaux limpides, montagnes sévères, sapins céphaloniens à toison foncée, village d’Assos accroché à sa presqu’île, il ne manque que le chant de la mandoline, celle du capitaine Corelli bien entendu. Face à Sami, Troll a une pensée pour la flotte de la Sainte Ligue qui a appareillé depuis bien longtemps pour aller défaire l’Ottoman à Lépante. Le petit port ne retentit plus des cliquetis des armes que l’on prépare mais seulement du va et vient de la plaisance estivale.

Assos et sa presqu'île

Assos



Sami
Ingrid et Gunther se sont envolés vers Genève et Troll « s’envole » vers Zante.
Après l’Amara Zee et son spectacle intellectuello-surréaliste voici, sur le port de Zakinthos, le « Ship of Fool » et son spectacle burlesque, l’histoire de Jason et de la Toison d’or revue et corrigée, bouffonnerie du moyen-âge, pantomime, du Molière-Galabru pour grossir le trait, des cris, des hurlements, on endure.

Venise? Non, Zante, tout simplement

Les pieds dans l’eau, sous la treille, quelques calamars dans l’assiette sur la plage de Saint Nicolaos, un bout de quai, il faudra en parler à Troll qui nous attend dans le grand port pendant qu’un scooter brinqueballant et essoufflé secoue nos os autour de l’île.

Autour de Zante

Aucun naufrage ne constitue un sujet attrayant pour un navigateur. Et pourtant, qui aurait entendu parler du petit cargo « Panayotis » s’il n’avait pas eu l’idée de venir s’échouer au fond de la splendide baie de Agios Giorgios dominée de falaises blanches. La baie fut débaptisée. Ne demandez pas la route menant a Agios Giorgios, plus personne ne connaît. Demandez « la baie du naufrage ». La vision de ce cargo planté dans du sable blanc entouré de falaises est impressionnante depuis la petite plateforme en surplomb ou se succèdent les touristes : Clic photo, au suivant ! Mais les plus courageux, les inconscients, les fous se lancent sur le sentier qui serpente, se rétrécit, fait rouler ses pierres et glisse au bord de la falaise. Un faux pas et 200 mètres plus bas possibilité de photographier l’épave en gros plan. Un mari explique calmement à sa femme comment poser ses pieds et il n’est pas nécessaire de parler grec pour saisir que la pauvre est complètement tétanisée par le vertige. Que ne ferait-on pas pour une bonne photo. Fourbu, ruisselant, de retour au sommet le capitaine vide sa troisième bouteille d’eau glacée.

La baie du naufrage

Une photo qui se mérite

Lorsque l’on décrit un mouillage en mer Ionienne et que la phrase commence par « Nous étions mouillés sous … » ou « Nous étions mouillés au pied d’… » il suffit de remplacer les … par « une citadelle vénitienne » et on gagne à chaque fois. Pendant quatre siècles de présence commerciale sur la route de l’orient et de l’occident les doges-Pdg de l’entreprise Venise SA engrangeaient les richesses du commerce de l’Europe. Les palais qui peu à peu s’enfoncent dans la lagune pourrissante sont bien là pour en témoigner.
Au sud de Zante, Troll est à l’ancre au pied d’une citadelle … vénitienne.

Du côté de chez Nestor


Presque trois millénaires auparavant, à l’époque où peut être seuls quelques pêcheurs parcouraient la lagune, dans le sud du Péloponnèse s’épanouissait un royaume florissant : le royaume de Pylos. A l’époque d’Agamemnon et d’Ulysse, Nestor le grand roi de Pylos, fils de Nélée et petit fils de Poseidon (rien que ça !) bien que surnommé « le Pacifique », fourbissait ses armes. La guerre de Troie pointait à l’horizon. 70 milles séparent les Doges de Nestor ; 70 milles que Troll avala allègrement cap au 170 avant de pointer son museau dans la « marina » de Pylos. Une marina ni faite ni à faire. Sans aucun équipement. Bateaux le long des quais, le long des pontons, bateaux ventouses, abandonnés au cœur de cet abri non géré, non entretenu, délabré. Halte courte avant de gagner le quai commercial au cœur de la ville.

La "marina" de Pylos

Pylos

Sur les hauteurs dominant la baie du port antique qui vit appareiller la flotte nestorienne vers l’Hellespont, le Palais du grand roi, un palais que l’on pourrait confondre avec une grosse villa trois millénaires plus tard. Dans les appartements royaux, une baignoire rappelle que notre moyen-âge était tombé bien bas. A la table royale, au milieu du mégaron, on levait ses coupes d’or ciselées en l’honneur du grand roi pendant que rôtissaient les viandes sur les braises du foyer. Les convives ne se lassaient pas d’admirer les fresques animalières ornées de faucons, de griffons, de lions qui valaient à l’artiste présent au festin les compliments de chacun.

La baignoire de sa majesté la reine

Mais Pylos c’est aussi Navarinou, l’immense baie fermée, un des meilleurs abris de la Méditerrannée. Navarin devenu tristement célèbre par une bataille navale complètement inutile. En 1827, les flottes française, anglaise et russe entrent dans la baie pour intimider Ibrahim Pacha et lui forcer la main car l’indépendance grecque est bien proche. Les négociations s’engagent et Ibrahim s’apprête à signer lorsqu’un soldat turque un petit peu trop nerveux tire et tue un officier de sa gracieuse majesté. « Unbearable !». Les canons tonnent : 60 bateaux turcs sont coulés, 6000 morts, 4000 prisonniers. L’histoire ne raconte pas ce qu’il est advenu du tireur d’élite.
Les canons se sont tus et plus paisiblement Troll se balance au nord de la baie. Seuls des cris d’enfants qui plongent et replongent trouble le silence car l’équipage est depuis la veille considérablement renforcé de deux quartiers maîtres et de trois moussaillons.

Deux quartiers-maîtres et trois moussaillons viennent renforcer l'équipage
Pendant 10 jours Troll se transforme en terrain de jeu, en plongeoir et se dit qu’après tout il a été conçu aussi pour ça. Mais par-dessus tout, un évènement qui restera dans les annales du bord : les anniversaires du second et d’Estelle, la benjamine du bord, qui fête ses 4 ans. Un simple facteur 17.5 entre les deux. A la « Klimateria » excellente taverne raffinée de Methoni, au pied d’une citadelle …- oui vénitienne, vous avez encore gagné-, les plats-dégustations défilent en un carrousel salivant.

Methoni



Terrain de jeu et plongeoir mais aussi d’apprentissage où les devoirs de vacances font places à des leçons de choses animées par la grand-mère biologiste devenue pour la circonstance spécialiste en méduse pelagia nocticula aux belles tentacules violettes. De baie en baie, ou plutôt de bain en bain, Troll progresse vers Kalamata où John le taxi Newyorquais est au rendez-vous. Trois petites mains s’agitent derrière la vitre arrière de la grosse Mercedes jaune. Et Troll se dit : « Je n’entends plus rien. J’ai du devenir sourd !».
Le Péloponnèse possède trois doigts pointés vers le sud. Celui du milieu, le plus long plonge dans la mer son cap Matapan sans bien s’avoir si c’est de la Méditerranée ou de l’Egée qu’il s’agit. Sur une main on appelle ça le majeur ici c’est le Magne. Une terre aride battue par le vent. Paysages sublimes paysages austères face au golfe de Messenie. Une terre qui forge les caractères. Terres de vendetta, de rivalités de clans, de résistance à l’envahisseur – les Byzantins et les Ottomans s’en souviennent - d’où qu’ils viennent ou d’émigration plutôt que de se soumettre. Un petit peu pirates aussi. Cargèse en Corse est peuplé de descendants de ces magniotes qui ne supportaient plus la Sublime Porte. On imagine qu’il se soient très bien acclimatés en Corse… La côte rude et pierreuse défile sur le bâbord : Gerolimenas, Alika et Vathia, villages hérissés de maisons-tours, hautes, ocres, fortifiées, aux ouvertures petites et rares –une sorte de Yemen grec – rappellent la lutte des clans ou maison rimait avec refuge ou hauteur de tour rimait avec puissance du clan. Sept dauphins jouent dans la vague d’étrave. Pas de vendetta chez les dauphins.



Le magne



Le troisième doigt, lui, se termine par le cap Malée. Un petit peu partout dans le monde certains caps ont mauvaises réputation et le cap Malée n’est pas en reste. Quand un fort vent d’ouest méditerranéen vient télescoper un fort meltem Egéen sous le cap, la mer prend un aspect qui aurait pu inspirer Saint Jean lorsqu’il écrivait l’apocalypse. A l’abri sous l’île frangée de sable blanc d’Elefonisos, la plaisance y est traditionnellement en attente d’accalmie pour parer ce méchant éperon rocheux. Parmi les plaisanciers, si l’on peut encore appeler un tel paquebot « bateau de plaisance », un immense Yacht de 50 ou 60 mètres autour duquel s’affaire un équipage étincelant de blanc. La préparation des jouets des patrons et de leurs invités bat son plein : 6 scooters des mers pendent au bout de « cannes à pêche » en fibre de carbone, à l’arrière transformé en véritable ponto de marina, un canot d’une bonne dizaine de mètres pour l’exploration, un autre pour le ski nautique. Troll lance un ironique « Vous avez besoin d’une annexe ? ».

Elefonisos

Aujourd’hui le temps est clément et la météo encourageante : la mer est plate. Un vrai temps pour la marine à vapeur.
A 20 milles au nord du cap, Ieraka était un bien joli mouillage : fjord minuscule, quai aux barques colorées deux tavernes qui fleurent bon la moussaka. Le vent d’est pousse une longue houle à la côte chargée de toute la gloire de notre civilisation d’emballeurs : Ieraka surnage au milieu de détritus plastifiés se disputant ce qui reste d’eau à un banc de méduses qui se prennent pour des emballages carrefour. Ieraka ce sera pour une autre fois. Cap sur Porto Heli le mouillage souvenir, l’arrêt technique avant l’arrivée de Patrick et Myriam qui viennent partager une nouvelle aventure nautique égéenne celle-là et cette fois sans Filao qui se morfond à Noumea.

En remontant le péloponèse vers Porto Heli


Les problèmes de pompes (joint de la pompe eau de mer Perkins bâbord et pompe refroidissement stabilisateurs) sont résolus avec le concours de Stephan le mécano de chez Frank car, pour dépanner « Captain Smith » on se met en quatre – souvenirs, souvenirs.
Captain Smith devenu Troll retrouve Peter, Jenny et sir Charles toujours à bord de leur « Hai Kung Chu » sorte de jonque, princesse de la mer vieillissante. Retrouvaille chaleureuse. Evocation des folles soirées passées ensemble à chanter et danser.
Un garde côte rode sur le quai et regarde Troll avec insistance. Un nouvel épisode administrativo-kafkaien est-il en marche ? « Cette bouée est-elle à vous ? » demande le galonné. « Non » « Et bien si vous la voulez je vous la donne ». Muni de notre gaffe et en veillant à ne pas salir son bel uniforme, le préposé nous offre une superbe bouée rouge, une belle marque de mouillage. Vous voyez que tous les coastguards ne sont pas des maniaques de la paperasse.
C’est samedi et la horde des Megayachts s’alignent le long du quai. Un petit voisin d’une cinquantaine de mètres, « Odissey of London », un Ferretti « Custom Line » dont seuls les chantiers de Viarreggio ont le secret, cule à quai su notre bâbord. Equipage très « Class », manœuvre impeccable. Descend du bateau un gringalet de 60 ans aux cheveux clairsemés, bigleux et jaunasse suivi de deux gardes du corps, poche rebondie et talkie-walkie. Rencontre sur le quai avec un septuagénaire tremblotant short et chaussettes de fil blanc aux genoux : sa majesté Constantin roi de Grèce déchu depuis quarante ans. Mais de quoi peuvent-ils bien parler avec tant d’animation ? Peut être du fournisseur des chaussettes ? Qui sait ?

Le roi rentre de pic-nic

Partie d’échec contre le père Meltem


Troll très fier brille et scintille de tous ses feux : le second est passé par là et un nettoyage à l’helvétique ça se remarque. Les draps sont repassés, la cambuse remplie, les micro-pannes évanouies. Nos hôtes peuvent arriver. Le Dauphin volant tout rouge qui vole depuis le Pirée se pose à Porto Heli. Des mains s’agitent. Myriam et Patrick débarquent de l’hydroglisseur et réembarquent sur Troll après une marche épuisante de trente mètres.
On ne se lasse pas de cette route entre les îlots bordés de criques accueillantes. La »bergerie » nous appelle encore une fois à une baignade réparatrice après le vacarme surchauffé du vaisseau de la Volga. Hydra, le passage obligé, son silence muletier, seulement troublé par le bruit des sabots sur les dalles lustrées, les puissantes « archontika » des armateurs du 19ème siècle, son port bondé où une place à quai relève du miracle ou du luxe. Le miracle eut lieu et une fois de plus les amarres furent lancées dans les assiettes de la taverne la plus proche hésitant entre une moussaka et un calamar farci. Et le parallèle avec la moussaka n’est pas arbitraire. La moussaka se cuisine en alternant les couches d’aubergines, de pommes de terre et de viande hachée, le port d’Hydra, lui, alterne d’autres couches : voiliers, bateaux à moteur et bateaux de pêche. La même recette en quelque sorte. Troll attache au fond du plat. Sur la deuxième couche, le bateau de Dimitris et Chrysanthème, architecte d’Athènes qui nous fait bien vite oublier son amarrage à couple à coup de coupes de « Veuve Clicquot ». Les voisins, informés de notre départ matinal au lever du soleil sont sur le pont, Dimitris a changé de place, le skipper russe d’Israël, chef d’une petite escadre d’étudiants de Tel-Aviv est prêt à prêter main forte. Le guindeau grince, la chaine s’emmagasine et … l’ancre se dégage sans remonter la moitié des ancres du port. Hydra aime bien Troll.

Sur deux ou trois lignes

Hydra s’estompe dans le sillage et la lumière pastelle d’un ciel encore sans soleil. Une colonne de brume ajoute à la poésie du site. Ici j’arrête le poète : la colonne de brume n’est autre que la fumée incinératrice de la décharge publique… mais vous n’êtes pas obligé de le répéter. Pourquoi rompre le charme ?

Une brume suspecte

70 miles à courir

70 milles à courir : Milos est au bout de l’étrave. Le capitaine a consulté ses deux oracles favoris : Poseidon et Windfinder qui prêchent dans le temple cosmique Internet. Tous deux ont donné leur énigmatique conseil « Que Troll profite de ces trois jours d’accalmie avant qu’Eole ne laisse paraître sa colère ! ».
Milos c’est un peu Santorin à l’échelle ½ : un cratère explosé dans lequel s’est engouffrée la mer. Et si la mer s’y est engouffrée pourquoi Troll ne s’y engouffrerait-t-il pas ? Les falaises travaillées par les éruptions successives, sorte de mille feuilles géantes alternent les couches jaunes, roses, ocres, grises et blanches. Mais la renommée internationale de Milos c’est sa Venus, ce chef d’œuvre de la sculpture Hellénistique que se disputèrent Français et Ottoman dans une suite de péripéties rocambolesques qui laissèrent la statue interloquée. Elle aurait paraît-il dit alors « Les bras m’en tombent » mais les avis des historiens ici divergent. Non là vraiment j’ai honte !

En traversant le cratère

Ici encore fallait-il fuir les pirates barbaresques et se réfugier dans la ville haute : Plaka. Petit bourg vivant, dédale de ruelles serpentant entre les maisons fleuries, blanc des façades, bleu des portes et des fenêtres, style fidèle des Cyclades. Du café Utopia, ravissant les yeux, les coteaux dévalent jusqu’à une mer argentée incrustée de l’or d’un soleil fatigué de sa journée tandis que la voix de Maria Chaplin ravit les oreilles et que le goût n’est pas de reste avec la fraicheur d’un ouzo opalescent.


Au nord ouest d’Adhamas, deux petits ports de pêche insolites : Firopotamos et Mantrakia. Minuscules maisons colorées, souvent troglodytes, et bien fraîches l’été, flanquées d’abris, les Sirmata, pour protéger les barques de pêche des âpres vents hivernaux. Les rénovations bien visibles marquent l’intérêt que portent les bobos athéniens à ce site splendide. Entre deux coupes de champagne, Dimitris nous avait chaudement recommandé de longer la côte de prés en cet endroit. En tant qu’architecte c’est un connaisseur.

Firopotamos et Mantrakia


Les oracles ne se sont pas trompés et la mer est plate sans une ride. Un temps de rêve pour laisser tomber l’ancre à Kleftiko face à de surprenants pains de sucre criblés de grottes et d’arches et sortant d’une eau turquoise. Le cours de géologie continue avec la progression vers l’est. Les géologues de l’antiquité ne s’étaient pas trompés et il y a cinq millénaires l’obsidienne et le cuivre faisaient déjà la richesse de l’île. Aujourd’hui les pointes de flèche en obsidienne ne faisant plus recette et le cuivre chilien étant beaucoup plus rentable, les mineurs se sont tournés vers le kaolin, la perlite, le plomb, le manganèse et le soufre ; mines peu à peu fermées en fonction des impératifs du marché. Des vestiges d’installations minières défilent telles des « Ghost villages » des ruées vers l’or américaines, d’autres au contraire sont en pleine activité.

Minérale Milos




Accroché à l’îlot Poliagos, Troll regarde le soleil plonger derrière une Milos assoupie.
Une aube aussi calme que le couchant favorise la formation d’un épais brouillard : le radar écarquille les yeux. Quelques bateaux rapides nous croisent à 30 nœuds très proches mais invisibles. Leurs traces strient l’écran radar qui nous précise leur vitesse, leur cap, le point de croisement. Nous sommes bien loin des lugubres cornes de brumes qui trouaient un espace devenu imprécis. A l’approche de Folegandros l’île joue son rôle de radiateur et sort de la brume, magique, haute et pelée. Un petit bout de quai c’est Karavostasi, port des années 60 : plage de galets ombragée de tamaris, deux ou trois taberna, un poste de Coast Guards qui jugent complètement inutile d’enregistrer le passage de Troll mais se préoccupe du fondamental, car il est beaucoup plus important de laisser la place libre au cargo-réservoir d’eau attendu pour le lendemain : la survie de l’île rude et sèche au bout d’un tuyau. Un bus hoquette le long de la pente raide qui mène à Hora, la ville haute. Le village de Hora agrippé au bord d’une falaise qui plonge de 210 m dans la mer.

Hora




Des places ombragées en enfilade, un dédale de ruelles dallées fleuries de géranium, maisons cubiques à deux étages aux balcons de bois de couleurs vives. Un sentier dallé en lacets s’échappe du village vers l’église Kimissis Panagia en dévoilant des vues extraordinaires sur le village et la mer. L’église est fraîche et paisible tandis que sur le sentier se pressent des hommes et des femmes très élégants vers l’église car un mariage se prépare. Le marié et son témoin acheminent deux immenses cierges. Dans le village d’autres invités se préparent à escalader à leur tour la colline tandis que des popes entourent cérémonieusement l’évêque dont le regard lointain montre bien sa suprématie. A l’écart, un pope style bon-enfant préfère discuter avec ses paroissiens. L’heure de la cérémonie semble approcher : la mariée au bras de son père entame l’ascension d’un pas décidé. A la terrasse d’un bistrot une jolie brochette de retraités regardent impassible passer un mariage qui n’est certainement pas leur premier. Les terrasses des restaurants se couvrent de nappes blanches et fleuries. La soirée se promet d’être longue. Pour la bourgeoisie grecque nantie se marier dans une île semble être du dernier chic. L’année dernière c’était Kastellorizo, cette année c’est Folegandros.

L'ascension vers l’église Kimissis Panagia


Sur une des quatre places les nappes sont roses et non blanches. A Folegandros on ne fait pas que se marier on baptise aussi et aujourd’hui c’est sûrement une petite fille. Un Pope sort d’une chapelle suivi de la maman portant son chérubin. On se félicite, on se congratule entre nombreux invités car ici le baptême est l’évènement marquant d’une vie, son début réel tout simplement.

Pour le maraige, tous sur le pont

"Quand je pense qu'elle épouse ce crétin de Ioanis!"

Si l’on considère qu’une éruption majeure se produit à Santorin tous les 10'000 ans et que nous allons y rester 3 jours, la probabilité de surfer sur une vague de 70 mètres de haut, comme celle qui a détruit la civilisation minoenne, et d’aller ainsi visiter Louxor et Abou Simbel en quelques heures est d’environ 1/1000'000. Nous irons donc visiter un jour l’Egypte en avion comme tout le monde et en attendant, allons explorer Santorin par cette mer lisse et accueillante. Le brouillard est à nouveau de la partie et le radar en pleine action. Le mur du cratère s’ouvre devant l’étrave, la visibilité redevient normale et les villages étincelants de blancheurs de Ioa et Tira, accrochés au bord du cratère, défilent sur notre babord. Troll navigue au cœur de la caldera, longe le sommet du cratère effondré, petite île de basalte noir convulsé aux émanations de soufre favorables au carénage sans effort. Troll ressort du cratère par l’entrée est vers la marina de l’île, véritable aubaine au milieu de ces fonds sans fond du cœur du cratère.

Thira


Mouillage basaltique
Un flash back s’impose ici tant le choc est grand 35 années après notre dernier passage à bord de notre petit voilier de 8 mètres et son vaillant équipage de trois moussaillons. Pas ou très peu de touristes. Amarrage à une tonne au pied de la ville, ascension à dos de mulet. Un village authentique habité par des paysans ou des pécheurs … Aujourd’hui des immenses bateaux de croisière déversent des milliers de touristes qui empruntent un téléphérique pour accéder aux rues de Tira, suite ininterrompue de boutiques vendant tous les mêmes souvenirs en provenance des mêmes usines chinoises qui produisent en série de si belles faïences si typiquement grecques. Une photo sur un mulet qui trouve que finalement cette nouvelle époque est beaucoup mois fatigante, et retour à bord de l’immense paquebot où l’on demande « Mais comment s’appelle cette île que nous venons de visiter ? «

Quelques survivants d'une autre époque

Les routes présentent une file ininterrompue de voitures de location (dont la nôtre), de scooters aventureux, de bus bondés. Et c’est le mois de septembre !
Nos pas nous conduisent à Firostephania, la banlieue en quelque sorte, plus calme ne croulant pas sous la verroterie : chemin dallé en corniche au milieu de maisons cycladiques tantôt d’origine tantôt rénovées par des architectes parfois design, parfois maison strumpf. Face au soleil qui plonge dans le cratère, à la main, un verre d’Assirtiko, le célèbre vin blanc de l’île, dont les ceps profitent si bien des cendres volcaniques, ajoute une touche jaune.

Thira et Firostephania




Les oracles l’avait prédit le dieu Meltem s’est fâché, la mer se frange de blanc et bien amarré dans sa marina, Troll s’en moque pendant que l’équipage poursuit son exploration de l’île.
Encore un peu préservé, Ioa, plutôt refuge d’artistes à la mode, exposant dans de multiples galeries. Quelques hôtels, compositions de plusieurs anciennes maisons reliées par des terrasses, des escaliers, dégoulinent le long de la pente abrupte. Discrètes tavernes. Si à Tira on crie, ici on susurre. On susurre dans la galerie de ce peintre polonais hyperréaliste qui est prêt à consentirrrrrr des rabais exceptionnels de fin de saison.

Ioa, le coin des artistes



La nuit ne sera pas artistique mais médicale. Le capitaine a un sérieux problème de plomberie et au bout de quelques heures c’est le départ à quatre heures du matin vers l’hôpital de Tira par une route enfin déserte. Le jeune médecin prévenu de notre arrivée est là, débouche la tuyauterie. « Merci docteur » c’est mon dernier souvenir. Le prochain ? Mon réveil à bord de Troll ! L’anesthésie locale n’était sans doute pas si locale que ça. L’autre version, la version de l’équipage, la vraie est que le fringuant capitaine retapé par le descendant d’Hippocrate a pris le volant, tourné en rond, s’est trompé de route, s’est arrêté au milieu d’un carrefour en disant « Prends le volant Patrick, je suis complètement perdu ». Heureusement qu’à six heures du matin tout le monde dort à Santorin.
Les quatre roues motrices de la petite Suzuki se régalent. La route étroite empierrée grimpe vers l’ancienne Tira en enfilant ses lacets variante récente du sentier muletier, vestige de l’époque romaine. Au fond de l’à pic, devenue peu à peu minuscule, la ville balnéaire de Kamari, aligne sa plage de sable noir piquetée d’un pointillé de parasols. Mais quelle idée d’aller implanter une ville sur une crête calcaire étroite, aride, battue par le vent. Pendant deux millénaires, des Doriens aux Byzantins, des hommes ont sué le long des pentes entre le port et la ville, une sueur qui se transformait en la sécurité de ce site imprenable. 400 m plus bas la mer Egée bleu nuit striée de blanc, secouée par le père Meltem qui ne se gène pas de donner au passage quelques claques aux visiteurs émerveillés par la beauté du site.

L'ancienne Thyra

D’une salle du palais Ghizi s’échappent les notes d’un pianiste virtuose : une jeune asiatique en short se régale devant son piano à queue. Mais que se passe-il ? Le Concours annuel de piano de Santorin ouvert aux jeunes talents du monde entier vient de se terminer. Ce soir ce sera la remise des prix et un concert donné par les lauréats. Et le soir, l’équipage de Troll tend ses oreilles musicales. Après d’interminables discours où tout le monde se congratule « Cuvée de jeunes pianistes exceptionnelle ! Sponsor si généreux ! Ministère de la Culture si encourageant… » On s’embrasse, on essuie une larme. Même l’évèque qui prête le Palais y va de son petit compliment en réajustant son dentier toutes les deux phrases. Ce fut un festival de superbe musique magnifiquement interprétée par des adolescents doués, jeunes virtuoses de Russie, du Japon, de Chine, d’Azerbaijan, d’Arménie pour finir par le grand vainqueur de ce concours, la petite Coréenne qui pour l’occasion a troqué ses shorts de l’après-midi pour une robe du soir très « Concert Pleyel ». Le public applaudit debout.
Il y a bien longtemps les Dieux et les Géants se lancèrent dans une guerre à coups de pierres. De nombreux projectiles tombèrent au hasard dans les flots : ainsi naquirent les Cyclades arides et rocailleuses. Assistait au combat un grand papillon qui se posa sur la mer un peu à l’écart pour ne rien rater du spectacle. Le papillon s’appelait Astypalia.
Troll montre sa poupe aux Cyclades, la proue découvre les Dodécanèses.

Astypalia


Le castro ...vénitien

Des marches, des centaines de marches. La progression est lente vers la ville haute de Chora dominée par la citadelle des nobles Quirini, vénitiens bien entendu. Les balcons de bois colorés rappellent ces trois siècles où les hommes de la lagune régnaient sur l’île. Quelques maisons en cours de rénovation montrent que peu à peu Astypalia, sort de son isolement, ni vraiment Cyclade, ni vraiment encore Dodécanèse mais un charme fou. D’une terrasse adossée au contrefort du château sort un « Vous êtes perdus ? ». Un couple belge vient de terminer la restauration d’une casemate vénitienne, à la porte du château. Catherine, la châtelaine, historienne d’art est toute heureuse et enthousiaste d’habiter sur ce site mélangeant temple antique et architecture vénitienne.

Sous le castro


Sur la crête, en contrebas, s’alignent les traditionnels moulins qui n’ont plus vu ni grains ni olives depuis longtemps. Troll bien amarré à cette nouvelle jetée équipée d’eau et d’électricité songe à son ancêtre Francesca ancrée au milieu de la rade et tirant sur sa chaine dans un violent coup de Meltem et se dit « C’est quand même plus confortable aujourd’hui ». Le capitaine se rend à la capitainerie pour s’acquitter de la facture électrique mais personne ne sait qui est responsable de ces installations portuaires. Les pêcheurs questionnés haussent les yeux au ciel « Dimitri Tu sais qui s’occupe du port ? » « Aucune idée Ioannis ! » C’est aussi ça le folklore grec ; c’est aussi caractéristique que le bouzouki.

Scala


Au fond de la baie s’alignent une bonne dizaine de grosses bouées rouges qui inspirent confiance. Sur chaque bouée un nom de taverne, d’une des quatre tavernes du village qui se partagent la clientèle plaisancière. Face aux bouées s’étire le petit village d’Emborio adossé à la montagne de Kalimnos. Troll jette un coup d’œil à la bouée qui le retient : « Captain Costas ». Pour nous ce sera donc la taverne de Costas qui nous grille une grosse dorade au feu de bois. Le Capitaine se régale, le second trouve que dorade rime avec sagex. Une pluie bien inhabituelle part à l’assaut des superstructures de Troll ravi de cette douche de dessalage. Vent, tonnerre et éclair. La bouée de Costas semble solide.

La côte ouest de Kalymnos

Les bouées rouge de Costas sont solides

Quatre mois après son blanchissement administratif Troll se retrouve à Patmos, chez Saint Jean l’inventeur de l’Apocalypse. L’équipage se rue à l’assaut du monastère par la face Est pendant que le capitaine fait marquer son passage de tampons coatguardiens apposés sur le sacro-saint « Transit Log ». Plongé dans la lecture de l’Apocalypse le mécréant se demande ce que pouvait bien fumer sur la fin de sa vie l’apôtre préféré pour faire preuve d’une imagination aussi délirante.

La lecture de "l'Apocalypse"
n'empêche pas le soleil de se coucher sur Patmos


Aujourd’hui, à Lipsos, c’est la fête de la Croix : « L’invention de la Croix ». Une fête qui apparaît comme très importante dans la liturgie Orthodoxe. Un petit peu d’histoire. Au quatrième siècle Hélène a une vision et désigne une croix comme étant celle du supplice. Deux siècles plus tard les Byzantins se la font voler par les Perses. Quelques temps plus tard les Byzantins flanquent une raclée aux Perses et récupèrent la Croix qui revient en grande pompe à Jérusalem. Ce jour est alors nommé « L’invention de la Croix ». Pendant les siècles moyenâgeux, le trafic des reliques bat son plein. Des morceaux de la croix se retrouvent partout et, comme disait Calvin « Il y a suffisamment de bois pour construire une bonne dizaine de navires ».
Trafic ou pas trafic, aujourd’hui la population de Lipsos - grand-mères vêtues de noir, jeunes mères colorées juchées sur leurs talons aiguilles, adolescents de l’école encadrés par leur instituteur – tout ce petit monde se presse sous les voutes de la basilique. Le pope au chignon gris psalmodie pendant trois heures relayé par trois chantres aux voix profondes avant de distribuer à ses fidèles le pain et le basilic.

Lipsos: le port

Lipsos: la "Grand" place

La Sérénissime République, le meilleur business du Moyen-age. Bien sûr il y avait de la concurrence : Gênes, Amalfi, Pise sans oublier les banquiers florentins. Mais rien n’égalait Venise. Une fois de plus Troll est ancré au pied d’une… citadelle vénitienne que Patrick et Myriam s’empressent d’escalader. C’est Panteli sur Leros. Le vent vient de l’est, des côtes turques rouges et au petit jour, Troll se découvre une fine parure sanguine qui disparaît sous les torchons affairés de l’équipage.

Panteli sur Leros

Troll sent son ancienne écurie : la marina de Turgutreis se profile. Les deux fusées minaret n’ont toujours pas décollé, l’immense drapeau rouge au croissant et à l’étoile flotte toujours au dessus de la ville.
Un Rib sort de la marina de Kos à la rencontre de Troll « Avez-vous deux moteurs et un propulseur d’étrave ? Le bateau est manœuvrant ? 30 tonnes ? Bon suivez moi ! » Et Troll s’enfile dans un petit coin bien douillet. Un petit coup de Rib sur la hanche et c’est fini. De l’autre côté du ponton Aprilis lance un « Salut ! Qu’est ce que tu deviens? ».
Le temps est loin où Denham disait « Ne ratez pas Cos ses andouillettes sont succulentes ». Les andouillettes ont fait place aux inévitables magasins de chinoiserie « typiquement grecques », aux enfilades infinies de tavernes et aux discos. Les fils des charcutiers d’antan sont aujourd’hui Disc Jockeys. Pas de taverne ce soir. La cheffe se lance dans la grande cuisine internationale : des crevettes de Thailande accompagnées de cous-cous du Magreb et d’une sauce relevée qui ne se trouve qu’à Madras.
Fuyant la ville défigurée quatre motards casqués attaquent les pentes boisées de l’île pour découvrir pour les uns ou redécouvrir pour les autres l’Asclépios et son centre médical où officiait le père de la médecine, l’inventeur de l’éthique médicale, Hippocrate. Les ruines sont éparses, l’imagination fait le reste.
Au milieu des pinèdes pentues s’étage le village de Zia dont il faut aujourd’hui traverser le centre défiguré par les boutiques d’où pendent les fausse poteries antiques (made in China), faux kilims (made in China), faïences ornées d’olives peintes (made in China) et surtout les inévitables coquillages du pacifique, sans regarder, sans s’arrêter. Les ruelles continuent vers le haut du village et c’est bientôt le village d’autrefois, paisible, déserté par le tourisme consommateur. Presqu’au sommet, au milieu de treilles et de cognassiers la petite Auberge Zia où Nicolas accueille ses clients de son inimitable sourire. « La meilleure Moussaka d’Europe » affiche-t-il. Il a dû encore améliorer la recette car la dernière fois c’était « La meilleure Moussaka de Méditerranée ».
L’équipage entrainé par la gazelle du bord Myriam se lance à l’attaque de la montagne trecking digestif avec élimination de calories moussakiennes. Le capitaine se lance dans une longue conversation avec Maria, la nièce de la légendaire Maria, l’aïeule fondatrice de la seule boutique du haut du village et partie aux Etats-Unis dans le New-Jersey rejoindre son fils à la suite de toute une série de drames familiaux et de morts violentes. En moins d’une heure le capitaine apprend tout sur la gigantesque magouille du commerce touristique, sur l’origine chinoise des souvenirs, sur l’importateur exclusif athénien qui approvisionne toutes les boutiques avec les mêmes produits. La jeune Maria, écœurée, ne réapprovisionne plus son magasin, écoule le stock de la vieille tante avant de se lancer peut-être dans l’écriture.
Les guides parlent de chemin caillouteux seulement accessible au 4x4 mais la manne européenne est encore passée par là : un splendide tapis de bitume tout neuf avale nos scooters jusqu’à la capitale. Personne sur cette route pour l’instant confidentielle et découverte après quelques passages à travers villages déserts et fermes, guidés par quelques nébuleuses explications paysannes.

A Cos, sur la place, le Sultan fait face au Duce



Le meltem a pris congé aujourd’hui : cap sur Symi l’italienne. Incursion dans les eaux territoriales turques, changement de drapeau, le blanc et bleu fait place au rouge pour ne pas heurter la vigie de garde dans son mirador au sommet de la falaise. Troll embouque à 8 nœuds la passe entre Symi et l’îlot Nimos sans sourciller. Les cartes de détail et le sondeur sont là pour indiquer que les eaux cristallines qui défilent sous la quille n’ont pas dix centimètres de profondeur mais 4 mètres. Il y a 35 ans, sans carte de détail et sans sondeur Francesca passait au ralenti, le Capitaine lançant le plomb de sonde devant l’étrave.
Halte sauvage sous le rocher d’Aghia Marina. Mouillage, amarrés à la rive et baignade. La nuit ne sera éclairée que par les éclairs d’un orage qui réveille. Le mouillage est bon et rien ne bouge : retour vers les couchettes.
Symi est bien loin des Cylades et de ses maisons blanche et bleu. De belles maisons cossues aux couleurs pastel, au fronton triangulaire, s’alignent le long du port, s’étagent à flanc de colline sur fond de verdure et de bougainvilliers. La ville haute comme d’habitude se mérite : 400 longues marches empierrées ou dallées de marbre, piquetées au ciseau pour éviter les chutes, conduisent à Hora. Au pied de l’église Megali Panagaia, posée sur le castro Byzantin (pour une fois il n’est pas vénitien !) le port, la baie profonde, la côte turque : splendide ! Malgré la saison déjà avancée le port est plein. Les ferries déposent leurs lots quotidiens de touristes en provenance de Rhodes qui se déversent dans les boutiques. A 18.00 tout se calme la ville retrouve ses marques. Panne de courant générale, c’est le Symi du moyen-âge. L’équipage, lampe frontale à poste, déchiffre le menu de la taverna.

Symi l'Italienne



La route serpente hésitant entre les côtés est et ouest de l’île avalée paisiblement par deux scooters à bout de souffle en fin de saison. Tout le temps d’admirer, d’apprécier les belles pinèdes odorantes, les criques sauvages avant de plonger vers la baie fermée de Panormitis et son monastère dédié à l’archange Michel. La légende raconte que l’icône de l’archange fut trouvée au milieu du 18ème siècle dans un champ par une paysanne qui la ramena chez elle. Au petit jour l’icône avait disparu et la bonne dame la retrouva au même endroit dans son champ. Elle la ramène et le lendemain matin, rebelote. Afin de stabiliser l’icône baladeuse il fut décidé de construire un monastère. Depuis l’icône ne bouge plus. Il faut dire que le pope qui garde l’église où est exposé l’icône n’a pas l’air commode. L’archange Michel n’a qu’à bien se tenir. Les fidèles se succèdent pour embrasser la pieuse icône bien indifférents à la grippe A. Mais Michel veille. Des peintures naïves relatant les évènements de l’ancien et du nouveau testament recouvrent intégralement les murs en une gigantesque bande dessinée.

La baie de Panormitis

Troll fait ses adieux administratifs à la Grèce : tampons de la police, tampons des Coast Guards « Sir you are free to leave Greece. See you another time. Bye Bye ».
Ce soir c’est la veillée d’armes, le dernier apéritif, le dernier diner. Demain Patrick et Myriam sautent à l’aube sur le ferry de Rhodes, première étape du long voyage : Symi-Rhodes-Athènes-Paris-Tokyo-Noumea. Le ferry quitte le port de Symi avec Troll sur les talons qui met le cap vers Marmaris et sa marina Yacht marine où l’attend son hibernation annuelle.
La vie turque tourne au ralenti pendant trois jours car c’est Bayran la grande fête annuelle, la fête du sucre qui célèbre la fin du ramadan. Apres l’archange Saint Michel il faut bien s’adapter.
La vie se remet en route. Troll entre officiellement en Turquie, Troll est inscrit officiellement à la marina pour une sortie de l’eau le 29 septembre et une remise à l’eau l’année prochaine le 27 avril. Wolfgang de TMS recommandé par René le gentil Bâlois d’Oniro Maas prend les choses en main : les moteurs, générateur et autre guindeau sont entretenus, le programme de l’hiver établi.

Le dernier amarrage

En attendant 2010

La vie sociale s’organise dans cette immense marina très animée par sa clientèle internationale de Yachties. Une ambiance bon enfant très différente de l’ambiance un petit peu élitiste de Turgutreis. Les invitations apéro et dîner se succèdent avec Jean-Marie et Kali de Marone avec lesquels ce fut une succession de rendez-vous manqués depuis Saal au début de notre descente du Danube en 2007, avec Claude et Marie France d’Esterel rencontrés récemment à Symi. Bavardages, discussions autour d’un raki sous l’éclairage de la lune ou d’une madame Irma au fond de sièges confortables de cockpit. On parle d’hippocampe et d’amygdale et de leur gestion de la mémoire et de l’émotion (Claude), de navigations dans les brumes nordiques (Jean-Marie), de Katanga en pointillé (Kali), d’accélérateurs de particules (Gérard)… les soirées sont longues et animées.

mardi 31 mars 2009

DOWN UNDER - Janvier & Février 2009

Depuis bien des années les désirs de découverte de la Nouvelle Zélande somnolaient dans les couches périphériques du subconscient, placés là avec une quantité d’autres lieux, petits cailloux planétaires, sur une route circum-navigatrice rêvée. La réalité modifia le rêve et le geo-cercle se transforma en cercle atlantique, un tour de la voie lactée, le circuit du laitier.
De la couche périphérique au conscient la distance est faible et la Nouvelle Zélande refit surface au milieu des frimas genevois, attirante et chaude, juste à 12000 km entre nos pieds.
Les idées toutes faites sur le pays s’enchevêtrent pêle-mêle : les moutons, les « All Blacks », la coupe America et Peter Blacke, l’Everest et Edmund Hilary, James Cook et des images plus récentes issues du « Seigneur des Anneaux », le Commonwealth etc. Vraiment une connaissance un peu limitée pour se lancer dans un tel périple.
Un petit peu de lecture s’imposa : des guides touristiques et quelques surfs endiablés sur le WEB. La société Frogs of New Zeeland fut chargée de la partie « intendance ». Marie nous concocta un joli circuit émaillé de Bed and Breakfast, motels et autres lodges de qualité qui se perfectionna au fil des itérations. Quelques mois plus tard, tassés au fond de nos sièges d’un Airbus A320 la relativité de toutes choses tomba « Bienvenue à bord, notre vol à destination de Zurich durera 20 minutes… ». Somme toute il ne reste plus que 23.30 heures de vol pour atteindre les antipodes…
En réalité le voyage ne fut pas direct car un « petit » crochet par la Nouvelle Calédonie s’imposait où Patrick et Myriam les amis de Filao nous attendaient de pied ferme pour nous faire visiter leur « caillou ».
Le récit de ces aventures australes comporte donc trois chapitres :

- La nouvelle Calédonie
- L’île du nord de la Nouvelle Zélande
- L’île du sud de la Nouvelle Zélande