mercredi 30 octobre 2013



1       -  Partie maritime
mai – août 2013 

Prologue
Après de nombreuses années, depuis le milieu des années 70, successivement à bord de trois voiliers puis de Troll, un troller au long cours, le captain et son second décident de voguer vers des horizons nouveaux, des paysages qui respirent une autre poésie, des cultures moins marquées d’hellénisme. Des horizons plus brumeux, des ciels plus pastel, moins contrastés mais hélas plus frais. Et puis, le chantier qui créa Troll fut quitté il y a 6 années déjà, probablement le bon moment de boucler la boucle entamé alors sur le Rhin, le Danube et la Mer Noire.

La première partie de cette Longue Route, maritime fut peu à peu modifiée, peaufinée, améliorée et enfin optimisée au fil des caprices météorologique, ou même quelquefois politiques.

La seconde partie, canalo-fluviale, vit également un certain nombres d’adaptations décidées en cours de route.

Pendant cinq mois, Catherine, le second, pris quotidiennement des notes fixant ainsi la mémoire de l’aventure, la base du rédigé du captain.

142 jours de bourlingages dont 82 jours de navigation ; 1927 milles en mer, 1524 km sur les fleuves, rivières et canaux ; 221 écluses dont 146 « Fréciney » « tight fit » ; sept pays, des dizaines d’îles … croisés des tas de gens sympas, oui, ce fut une Longue Route.

Bonne lecture
 
 
Marmaris

Yatmarin - Marmaris

Fin avril, à la marina Yatmarin de Marmaris l’effervescence est, comme chaque année, de nouveau au rendez-vous. Les yachties, sortis de leurs hibernations nordiques, encore blancs d’hivers brouillardeux, peaufinent leurs bébés abandonnés l’automne précédent, et qui, bientôt, les conduiront vers de nouveaux horizons, vers de nouveaux rêves. Troll alterne nettoyages  et entretiens divers, Alain de « Kowekara » se débat avec quelques problèmes techniques liés aux panneaux solaires et à la récente réfection du moteur,  Alain et Marie-Christine briquent leur « Boreal » tout fier de sa nouvelle peinture, René parcourt la marina sur sa speedy trottinette, navette entre shipchandler et son Ovni « Oniro Mas ». Ca brique, ça ponce, ça vernis, ça vidange à tout va. Ligne après ligne des listes, qui paraissaient infinies, sont biffées ou marquées « fait », « done », « gemacht »…
Et, comme chaque année, le miracle arrive, tout est prêt pour l’appareillage. Allah Ismar Ladik la Turquie. Cap sur Simi. Alain et Monique fidèles parmi les fidèles, sont à bord.

 
Mise à l'eau à Yatmarin
Simi
Les minarets ont disparu dans le sillage tandis que résonnent les cloches de la Pâque orthodoxe. D’habitude colorée et paisible, Simi a fait place à une Simi survoltée sans doute par la résurrection : pétards incessants, militaires tirant au canon jusqu’à deux heures du matin, motards consommant à longueur de quai les subventions européennes en jetant en bas du lit et des couchettes grecs et touristes. Kalo Pasqua ! Pendant ces journées festives le port est gratuit car le chef des coast guards est parti pour le week-end avec au fond de sa poche la clé du placard où se trouve le formulaire « droit de port ». La facture du manque à gagner va être envoyée à Merkel, c’est promis ! L’épicier œnologue veille sur le pas de sa porte. « Ah, une chance vous êtes ouvert ! » « Mon épicerie est ouverte 365 jours par an, sauf une exception, le vendredi saint après-midi » « Mais nous sommes vendredi Saint après-midi ! » « Alors c’est une exception à la règle ! »
 Le soir, une fois de plus, les fameuses crevettes sont au rendez-vous.

Simi


Nysiros
Puis ce fut Nisiros la volcanique et  ses villages montagnards surplombant la Chaldera.
Mike, un Grec de NY de retour au pays, nous loue une voiture pour redécouvrir les mystères de l’île et nous abreuve de conseils pour apporter du sang neuf à cette nouvelle visite de l’île. Le cratère principal est délaissé au profit  de raidillons caillouteux menant à trois cratères secondaires, mélange de jaune, vert, rose et beige au gré de la fantaisie éruptive, fumerolles sulfureuses, un début du monde apaisé. Une  église récente d’un blanc cycladique, Elias Profitis, s’accroche au sommet de l’Eagle Nest plongeant sur le cratère, un don des anciens de Nysiros devenus New yorkais. Eagle rappelle la passion de Mike, la sauvegarde des aigles et, il n’est pas peu fier de rappeler que depuis son retour de NY, aucun aigle n’a été tué.
Au petit matin, le moteur tribord reste endormi. Pas de démarreur. La panne détectée, le Captain fait appel à  Mike qui, technicien-électro formé à NY, répare en un rien de temps à son atelier le solénoïde défaillant.

 
Nysiros - Port de Palon

 

 
Nysiros - Nikia

Nysiros - Mandraki


Astypalia
Le cap est mis sur Astypalia 4o milles vers l’ouest, par temps gris, plombé, et vent debout.
Il y a 35 ans nous avions énormément apprécié cette halte salvatrice après une longue traversée depuis Santorin sur la fin, mouvementée, agitée de meltem. Pas de port à l’époque mais un mouillage forain salvateur où Francesca tirait fermement sur sa chaîne. Aujourd’hui, le port récent mais mal entretenu illustre une municipalité négligente. 

Sikinos
Sikinos, île égéenne cycladique, cache ses 15km x 5 km entre ses deux sœurs Ios et Folegandros. Montagneuse, aride, trois villages blancs piquètent son flanc levantin. Le port minuscule et presque désert accueille Troll qui s’y glisse et se blottit le long d’une pimpante jetée aux dalles jointoyées de blanc. Quelques barques de pêche alignées, leurs filets jaune safran, bien arrangés, bien démêlés, attendent leurs maîtres sans doute lilliputiens.
Un taxi improvisé nous hisse de 300m vers Chora Kastro, « la capitale » à 4km. Le kastro devenu place rectangulaire immaculée plantée de palmiers émergeant d’un sol de galets gris et blanc, bordé de bancs de pierre, confidents des vieilles Sikinotes qui papotent. Au bout de la place, la mairie, par secrétaire de mairie interposée, accueille le voyageur en sa salle du conseil municipal fraîchement restaurée, plafond de poutres huilées soutenant des dalles schisteuses gris-vert, sol dallé, murs chaulés affichant les merveilles de l’île. Comme dans « Don Camillo », face au royaume de Pepone, trône l’inévitable église au dôme bleu où officie le Fernandel-pope local. Sous une treille qui enjambe la ruelle, champs Elysées locaux, quelques tables et autres chaises paillées pour se rassasier de crêpes, qui aujourd’hui ne seront pas bretonnes mais polonaises, élaborées par une Varsovienne égarée sous le soleil grec, et déguster un verre de vin de Sikinos, célèbre paraît-t-il depuis l’antiquité dont la couleur indéfinissable ne permet aucun classement sûr. Le pope, au faciès « tombeur de ses dames » propulse lestement sa robe bleu nuit entre les tables. Un artiste qui paraît-il, armé de son violon, fait danser sous les tonnelles. Un pêcheur à califourchon sur sa vétuste chaise raconte sa vie à la table voisine, Etats-Unis, Brésil, ses embarquements sur de multiples cargos, en alternant anglais, espagnol et portugais, dialogue soutenu dans les mêmes langues par le voisin. Deux randonneurs allemands qui devaient déjà marcher dans le coin avant l’occupation italienne complètent la terrasse. A l’intérieur, trois joueurs abattent leurs cartes sans bouger un cil sous l’œil attentif de deux autres clients connaisseurs. Odyssée Elytis, prix Nobel de littérature, tombé amoureux de l’île, avait souhaité construire une chapelle. C’est fait, la municipalité s’en est chargée.
Sur le quai quelques voitures et randonneurs attendent le ferry de 17.30. Le ferry ne viendra pas. Grève ? Panne ? C’est aussi ça la poésie grecque !

 
Sikinos - Le port



Sikinos - Kastro


Folegandros
Il y a trois ans, Folegandros nous avait énormément séduits. Une fois amarrés à la minuscule jetée de Karavostasi, nous refaisons la même balade : en bus brinquebalant, montée à Chora, toute pimpante, toute colorée, presque trop apprêtée, préparée pour séduire le touriste en mal d’image d’Epinal cycladique. Montée à pied au monastère blanc, là-haut sur la montagne. La rampe est large avec un bon dénivelé, la marche des septuagénaires est lente mais sûre et le spectacle magnifique vers la mer et les îles avoisinantes dont on découvre le profil bleu, à travers une brume diffuse. Le soir, au port, nous irons diner à la taberna de Mme Malboufos qui nous promet une cuisine époustouflante : il suffit de dire ce que l’on veut. Pas de carte avec les prix ? On vous donnera les prix après !
Le poisson « tout frais » est présenté caché dans un papier pas étanche aux odeurs. Le vin « du grand-père » s’avère imbuvable et est remplacé. Retenez le nom de cette sublime auberge, c’est juste à côté de l’épicerie du port.

Folegandros



 

 
Milos
Jolie traversée Folegandros-Milos par temps calme.
A Milos amarrage au quai des ferries d’Adamas aidés par un personnage de bande dessinée, Miltos », grosse barbe blanche, casquette d’amiral. L’homme, pas tout jeune, efficace et rigolard s’affaire.
Traditionnelle montée à Plaka, la ville haute, pour contempler en musique soft le coucher de soleil sur le cratère depuis la terrasse du café Utopia. Et bien non, le café Utopia n’a pas encore ouvert. L’ouzo sera dégusté dans un patio au milieu de plantes vertes.
Le lendemain, visite de l’île à bord d’une poubelle à quatre roues louée à un homme à l’obséquiosité digne de de Oliviere de Tintin : le musée des mines, Sarakiniko, un désert de minerai blanc, jaune, rose, beige au bord d’une mer indigo, petit village de pêcheur aux garages à bateaux de couleur, au bord du cratère.

Milos



 

 

Le Péloponnèse et le golfe Saronique
Au départ de  Milos, Troll vise Hydra à 70 milles au nord-nord-ouest. Mais, après s’être fait secoué pendant 9 heures « au près », mer hachée et vent entre 25 et 30 nœuds, le cap est légèrement changé et Troll plonge finalement son ancre au cœur de la grande baie de Porto-Heli, une autre Grèce, plus verte, moins ventée, plus paisible retrouvée avec plaisir.

 Le yacht de Sa Majesté Michel

La jonque de Jenny-Peter-Charles ancrée à 100 m de Troll pousse à une visite. Un tour d’annexe, personne ne bouge. Quelques coups sur la coque assortis d’un retentissant « JENNNNYYY !!!+ fait tout son effet. Charles, l’ancien officier de marine, fidèle à son humour lance « Désolé nous faisions le ménage… » Jenny et Peter apparaissent, échanges des dernières nouvelles des amis communs accumulés au fil des milles pendant vingt ans… Leur bateau vient d’être remis à l‘eau. Un an et demi passé sur un ber pour réparer la coque en ferrociment fissurée. L’inséparable trio et leur chat  résistèrent sans sourciller  à cette vie sans confort, perchés sur leurs étançons métalliques. Sportifs les British!  Mais avaient-ils une autre solution ?
A Hydra, le port et la ville sont toujours aussi jolis, les maisons des armateurs de mieux en mieux rénovées. En faisant abstraction des coques (surtout multi), des mats, des chaises et des parasols, on imagine les quais bordés de bateaux de commerce, le large quai pavé, brillant d’usure que bordaient des échoppes remplies alors de tellement d’odeurs de Méditerranée.

Hydra


A Poros, nous nous amarrons dans la partie sud de la ville, le long du canal. Costas l’habituel fournisseur de fuel est sur le quai. Le Captain négocie le prix du litre et fait le plein. Costas, ravi de revoir son fidèle client, lui offre un pot de pâte verte miracle qui devient rouge au contact de l’eau. Un bon moyen de détecter le fuel frelaté.
Incontournable dîner au restaurant Karavalos, toujours fidèle à sa réputation.
Paleo Epidavros, le vieux port d’Epidaure qui dans l’Antiquité vit passer les « curistes » en route vers le sanctuaire-centre de soins, aujourd’hui petite station balnéaire avec sociétés de location de voiliers, barque de pêche colorées, pêcheurs qui s’interpellent en criant (le grec ça ne se parle pas ça se gueule) ses restaurants de poissons garantis tellement frais que la prochaine étape des annonces sera « pas encore pêchés ». Amarrés le long de la courte digue sous le feu d’entrée, se déroule, aux pieds de Troll, un mariage avec popes, pourtant devenus bien rares, grands-mères claudicantes et le cousin riche qui arrive d’Athènes au volant de sa rutilante Mercédès. Les témoins qui, à la table des mariés, abandonnent peu à peu veston puis cravates, tandis que l’indispensable musique traditionnelle devient disco. Faute de combattants, à trois heures du matin, la sono est coupée, au grand plaisir de Troll qui rouvre ses hublots.

Palea Epidavros
Flânerie le long des allées du site « médical » antique empreint d’une grande sérénité, bordées de vestiges hospitaliers ou ludiques, le fabuleux théâtre qui perpétue les spectacles et accueille toujours les pièces de Sophocle et d’Eschyle, où joua Jacques Lacarière avec ses copains étudiants hellénistes de la Sorbonne. En le relisant on l’imagine son entrée sur scène en Xerxès en haillon défait à Salamine par les Athéniens.
Théatre d'Epidaure

Le Golfe de Corinthe
Troll glisse le long de l’Argolide chargée de légendes et d’Histoire avant d’embouquer les trois km du canal de Corinthe, toutes formalités administratives accomplies. Les falaises calcaires défilent de part et d’autre enjambées par les ponts routiers et ferrés.

Canal de Corinthe

Traversée du canal de Corinthe:


video

Le golfe de Corinthe comme à son habitude est agité par son perpétuel vent d’ouest et les abris sont peu nombreux. La baie de Vathy est envisagée mais les restes de notre civilisation consommatrice, sacs plastiques, vieilles bouteilles etc. jonchent les rives et le plan d’eau. La mer crie au secours et Troll s’enfuit jusqu’à la baie Isidore à 20 milles dans l’ouest à deux pas d’Andikira qui reste pour nous le port du sourd-muet, de Péchiney et des Grecs francophones. Et ça ne rate pas, les amarres sont prises par un Français de la Maurienne retraité de Péchiney. L’industriel français a revendu son usine d’aluminium aux Canadiens, qui l’ont revendue aux Sud-Africains, qui l’ont revendue aux Grecs. La bauxite locale n’est plus utilisée. Des cargos viennent décharger de la bauxite du Ghana. Il paraît que c’est plus économique….  Le fric c’est super ! Le chômage tout le monde s’en fout ! La baie Isidore a reçu de Bruxelles un joli cadeau, un beau petit port que Troll apprécie.
Galaxidhi, la base idéale pour visiter Delphes un port très bien protégé- les armateurs du 19ème siècle connaissaient leur métier. Le vent d’ouest persiste et signe et les prévisions météo ne sont pas très encourageantes 7, 8 et même 9 Beaufort d’ouest sont annoncés pour les deux jours qui viennent.

Galaxidhi

 Delphes c’est toujours un plaisir. Le site qui mélange subtilement douceur et sévérité, la lente montée sur les chemins aux dalles usées de  cothurnes en  baskets, le silence recueilli, le souvenir des oracles d’une pythie qui fumait de drôles de mélanges, oracles à l’origine de bien des batailles, de bien des victoires, les yeux et les cils de l’Aurige, les mèches bouclées d’Antinoë qui plaisait tant à Hadrien et peut-être aussi à Marguerite Yourcenar.

 
Delphes

 

Un détour par Saint-Luc ou plus exactement par Ossias Lukas où la mythologie grecque fait place à la mythologie chrétienne. Les saints remplacent les dieux de l’Olympe, même quête de mystère et d’expliquer l’inexplicable.
D’escale culturelle, Galaxidhi devient escale technique par la force d’un vent qui insiste, fait siffler les haubans et claquer les drisses. L’épicier du quai qui s’avère être un cousin de de Oliviere, pratique au fond d’une officine aussi sombre que le monde d’Hadès et aussi sale que les écuries Augias, et cache son tiroir-caisse comme Harpagon sa cassette, n’affiche aucun prix, ne délivre aucun ticket, une monnaie qui tarde à revenir - un paroissien pas très orthodoxe. Des clients de passage qui ne reviendront jamais : un vrai rêve.
Il vente, il pleut, les voiliers font le dos rond attendant l’accalmie. Quelques-uns appareillent poussés par les impératifs des fins de location. Troll se rallie à la majorité. L’équipage hiberne et parcourt nonchalamment les salles du musée maritime exaltant la grandeur passée de Galaxidhi. Avant la victoire des navires à vapeur, la flotte comptait 400 navires marchands. Aujourd’hui 15 bateaux de plaisance et le port est plein…
Par un vent plus clément Troll s’élance en direction de Missolonghi, ravi de pouvoir enfin se sortir de ce trou à rats de Golfe de Corinthe. « One pile to your starboard two piles to port » les instructions sont claires, Troll passe sous le pont Rion arachnéen et quelques sept heures plus tard remonte le chenal bordé de baraques de pêcheurs sur pilotis pour venir s’amarrer à la récente marina de Missolonghi souvent très décriée.

 
Le pont Rion

L’accueil est chaleureux, les installations direction de la marina superbes, les sanitaires impeccables, le petit bistro rassembleur de yachties sympathique. Un saut en taxi à l’entrée du chenal, mélange des côtes du Maine et de Salina la Roumaine, sur un fond de soleil en fin de course. Le tenancier du bistro commande une voiture pour nous amener au restaurant de son frère dans la vieille ville où le jeune Byron mourut lors du siège de la ville, non pas en héros sur les remparts comme le dit la légende mais malade, d’une mauvaise grippe. Les anguilles grillées de la lagune ravissent nos papilles gustatives.

Missolonghi, la lagune
La mer Ionienne
Tout comme Ulysse, Troll est ravi de redécouvrir Ithaque devant son étrave. De gris, le ciel et la mer sont devenus bleus pour fêter l’évènement, l’arrivée au joli port de Kioni. Amarrage près d’un petit bateau, version moderne du Francesca d’antan, un peu inquiété de la proximité de ce gros voisin. Le « dont be afraid, we are a bit big but we are so nice » lancé par le second détend l’atmosphère, et les deux bataves sourient.
Kioni, village charmant, quai aux dalles usées, lustrées, terrasses de cafés, plan d’eau animé par les incessantes arrivées de voiliers. « Voilà mes beaux légumes, mes belles tomates, mes belles courgettes … » crie le maraîcher depuis son pick-up rouge brinquebalant. Dans un mélange de grec et d’italien, agrémenté d’éclats de rire et de tapes dans le dos, la  cambuse de Troll se remplit de vivres frais, directement du jardin du paysan aux mains calleuses et terreuses.

Kioni

La route montagneuse taillée dans la roche calcaire serpente au milieu d’un paysage débordant de vert, oliviers et pins se disputent le terrain, bien loin des caillouteuses Cyclades. Le fjord de Vathy se découvre et joue les coquettes devant l’abondance inévitable de clichés carte postale. A Stavros, de la terrasse de son palais, Ulysse surveillait les deux côtés de son île et surtout Polis, son port, d’où il appareilla pour rejoindre la flotte d’Agamemnon pour aller, dix ans plus tard, inventer le coup du cheval qui permis la prise de Troie et, au bout vingt années, rentrer retrouver sa Pénélope, dix années d’errance de de drague des plus belles nanas de l’époque, Calypso, Circé et combien d’autre qu’Homère n’osa même pas citer. Au bord du port, un couple installé à Ithaque, leur Saint-luc, leur retraite à eux, monsieur le professeur est très bavard, son épouse tout autant. Les deux monologues permettent d’apprendre que la maison abandonnée qui nous faisait déjà rêver il y a vingt ans a finalement été vendue. Magnifiquement restaurée face à la plus célèbre fontaine d’Ithaque – la meilleure eau de l’île – les terrasses offrent des vues époustouflantes sur la mer Ionienne bleu indigo. Le verger- forêt vierge- a fait place à un parc piqueté d’orangers, de citronniers et d’oliviers. Devant cette merveille, le Captain admire son projet enfin réalisé.

  
Ithaque - Golfe de Vathy

Sur le quai, derrière Troll, la comédie musicale « Cat » se joue en continu, une superproduction avec des dizaines d’acteurs qui sautent et plongent en miaulant dans trois énormes poubelles. Lors du second acte appelé « The boats » les chats continuent de nuit leur sarabande sur le pont des bateaux. Les vedettes sont, de l’avis des critiques, les 6 chats élancés descendus tout droit de fresques égyptiennes.
Calme plat, mer légèrement plissée, dix nœuds de vent, Troll se régale lassé des sauts dans les vagues et des embruns salés qui grattent. Meganisi, l’île-amibe offre ses criques boisées, aux eaux turquoises, aux courageux nageurs pas rebutés par la fraîcheur de l’eau. Le captain admire son équipage braver les éléments mais ne veut pas quitter son navire pour des questions de sécurité et se sacrifie encore (faux-cul !). Après un salut à l’île Skorpios propriété de la famille Onassis et vendue depuis deux semaines par la fille d’Aristote à un milliardaire russe, le fjord de Vliko se découvre, mouillage hyper protégé propice aux bonnes nuits profondes pour ces nombreux plaisanciers à têtes blanches qui parsèment le mouillage.
C’est l’année des ouvrages d’art : le canal de Corinthe, le pont Rion enjambant le golfe du même nom, le chenal de Missolonghi et maintenant le chenal de Levkas et son pont levant-tournant. Le pont se lève, le pont tourne et Troll embouque l’entrée du golfe d’Ambracie, fief des commerçants de Venise, un bon abri sur la route de l’orient. Vonitsa, naguère port si accueillant, est bondé de bateaux-ventouses, peuplés de britanniques retraités. Pas de place pour Troll. Une première ! En échange, Troll se balance au mouillage, caché derrière l’île Koukounitsa.  La nuit vient, au loin entre les feuillages de l’île, le château vénitien s’éclaire et diffuse ses mystères et son histoire.
Quarante milles à courir, sous un ciel gris et une mer qui a le tracassin, jusqu’à la baie Lakka au nord de Paxos. Sous l’île, la houle d’ouest disparait faisant place à une mer plate, alors que le ciel redevient bleu-vacances. Baie ronde, eaux turquoises, une dizaine de voiliers au mouillage, village blanc blotti au fond de la baie. Tout est serein.
Silence seulement troublé par la corne de brume de Troll en phase finale d’une réparation entamée il y a trois jours car le Captain et le Midship, deux têtus s’il en est, ont décidé de comprendre le comportement aléatoire de cet équipement high-tech. Ce soir-là Nios-Nios sera notre cantine, sélectionnée après étude de marché approfondie sur internet. Un patron aux fourneaux, deux aides, un maître d’hôtel Louis de Funos, agité, souriant et grimaçant « Ma biiiiiiche…. » Le repas se choisit à la cuisine, de Funos soulève les couvercles métalliques, hume les fumets, s’extasie, commente devant nos yeux presque révulsés. Sous la tonnelle, sur une table nappée de carreaux, se succèdent cœurs d’artichaut fourrés aux champignons, citrons farcis d’un hachi de légumes, un kleftiko (chevreau cuit dans son jus emballé de papier sulfurisé), un skorpios (rascasse) cuite dans les épices, des tranches d’espadon aillées et de sardines grillées. Nuit au sommeil profond pour les trois quart de l’équipage, les 25% restant, trouvant que Troll se comportait nuitamment en « roule ma poule ».
La houle, tout d’abord vaincue par les stabilisateurs en phase tango chaloupé, disparait peu à peu, cassée par l’île de Corfou, qui défile sur bâbord. Troll prend son allure favorite, la glisse. Les remparts de la ville, un jour vénitienne, nous saluent. Troll s’engouffre dans Gouvia Marina, havre protégé, aseptisé et sans saveur. Un shipchandler, denrée rare au pays de la moussaka, accolé aux bureaux de la marina. Tentons le coup. « Bonjour madame, avez-vous par hasard un solénoïde de ce modèle en stock » lance le captain incrédule. « Laissez-moi voir » réplique madame la shipchandler dans un français aussi parfait que roucoulant. Et là, le miracle s’accomplit, le genre Gouvia-Lourdes, la femme se retourne tend le bras vers une étagère, et dépose devant deux yeux près à sortir de leurs orbites, un solénoïde parfaitement identique. Mike avait prévenu «In Corfou you will find it ! ». Le Perkins bâbord en fut tout ému.

 
Corfou

Un bus plus tard, l’équipage déambulait dans les rues corfiotes, sous les arcades du Liton, la rue de Rivoli locale, vestige de l’occupation française, une époque où l’on criait « vive l’Empereur », le « green » de l’autre côté de la zone piétonne où de temps à autre on se plaît encore à jouer au cricket, pour ne pas oublier qu’il fallut 70 ans aux  British pour apprendre ce jeu incompréhensible aux Corfiotes, des églises normandes, des remparts vénitiens… le tout à regarder le nez en l’air pour échapper aux interminables alignements de merdailles made in China, garantis grecs pur sucre, fringues, plats et bols en faux olivier, éponges péchées aux antipodes, céramiques de Shangaï marqués souvenir de Grèce. D’une série de fenêtres entrouvertes jaillit une musique entrainante fellinienne : la fanfare de la ville répète, apportant sa note de gaité et d’authenticité

 
Corfou

Si la ville année après année s’enlaidit du flot touristique, la côte nord quant à elle est, en phase de destruction totale. Un long fleuve de boutiques de souvenirs borde la rue de tous les villages de vacances, images d’éphémère, d’inutile cachant la belle nature anéantie. Au bord de la route « Artisanat » « Travail de l’olivier ». L’endroit, encore préservé, au milieu d’une oliveraie pousse à l’arrêt. Une jeune femme nous explique les différentes phases du travail : le choix du bois, la coupe, le dégrossissage, la mise en forme au ciseau, le tout échelonné de semaines de trempe alternant avec du séchage pour éviter que le bois ne se fende. Et le client admiratif « Quel magnifique travail ». Dans un coin de « l’atelier », un grand carton. Le couvercle est soulevé discrètement : des centaines de bols en olivier. Sur le carton « Made in China » On a envie de pleurer.
Dommage de quitter la belle Grèce sur une telle image, une Grèce qui s’estompe dans le sillage. Un lever de soleil éclairant les premiers paquebots géants qui font route vers Corfou pour y déverser le lot quotidien de milliers de touristes qui viendront acheter leur bol d’olivier « so cheap ».

La Calabre et le dessous de la semelle italienne
L’Italie, 88 milles à courir. Tous les navigateurs répètent en cœur « en Grèce plus de poissons ». A bord de Troll même rengaine. Aucune prise à la traine depuis des années. Mais en Italie ? Peut-être est-ce différent. Alain, grand pêcheur devant l’éternel, passe à confesse et lance ses lignes. Et soudain sort du «cockpit un « poisson » retentissant. Moteurs en avant lente, stabilisateurs en stand-by, la longue remontée de la bête commence. Lent va et vient de la canne plantée dans le baudrier, Alain s’arc-boute. Le captain, le croc à la main s’apprête à lancer les banderilles. La bête est magnifique : une dorade coryphène de 1m, turquoise et jaune doré qui virent au gris au contact de l’air. Jusqu’au bout un compagnon reste présent aux côtés de la victime. Une vision qui tempère un petit peu l’enthousiasme du pêcheur le plus endurci.

  
Dorade coryphène  
« Iassas » la Grèce « Bon giorno » l’Italie. A Santa Maria di Leuca, l’escalier monumental, l’accès à l’Italie, voulu par Mussolini, et qu’il aimait gravir dans un geste théâtral, bordé de troupes et en musique, prenant ainsi possession de son empire.
Troll, amarré au fond de ce port rouleur, regarde du coin de l’œil cet étalement de vanité dérisoire. Place aux gelati, aux dolce, aux foccacie, aux filles plus aguicheuses. Un contraste de 88 milles.

  
"Vivo il Duce"

Troll boude Crotone et sa traditionnelle mafia et lui préfère Le Castella, port minuscule où il se faufile le long du quai entre un bateau à moteur pourri et un catamaran au propriétaire inquiet mais serviable. 10cm devant, 10cm derrière, mais c’est beaucoup trop !  Ville endormie, ville pauvre calabraise. Quelques bateaux de pêche, beaucoup de maisons et d’immeubles désertés, un superbe château franc sur un rocher serti de mer.

  
Le Castella

 

Rocella Ionnica, un bon moyen de couper la longue route vers la Sicile. Un port isolé, éloigné du village du même nom. L’approvisionnement en eau ne fonctionne plus, les bornes électriques sont en panne mais les sourires des Calabrais compensent tout.

La Sicile
Dernière longue étape vers la Sicile. Cap sur l’Etna, devant l’étrave à 85 milles, encore invisible  mais Troll sent le volcan. Les quarts se succèdent une heure toutes les quatre heures, le captain peaufine la météo, le second tricote une chaussette rouge, commande d’un petit fils, les deux lignes de traîne sont à l’eau. Et soudain le traditionnel « poisson ! » retentit. Deux germons  bien dodus sont vite ramenés à bord.  La matanza commence. Le pont de Troll vire au rouge, rouge du sang des poissons, rouge de la passion des pêcheurs. Ça n’a pas traîné et pourtant si !
Nous ne verrons pas l’Etna, le phare des anciens, avant longtemps, gommé par un ciel grisouillant. Il finit par émerger de la brume, cône noirâtre sur fond d’estompe.

L'Etna

A Riposto, Troll retrouve une marina, naguère étincelante et flambante neuve. Troll, relégué au fond du port, découvre des pendilles recouvertes de moules et autres coquillages agressifs. Les quais sont encore recouverts de scories noires dégueulées par l’Etna en avril dernier. Petit à petit les habitants évacuent cette manne céleste qui encombre leurs rues, leurs jardins, leurs terrasses, au moyen de sacs spéciaux fournis par la municipalité. Le voisin de Troll est recouvert d’une épaisse couche, sorte d’antidérapant noir-noir. Le propriétaire du voilier ne sera pas déçu lorsqu’il retrouvera son cher bateau. Mais à Riposto, recevoir des scories sur la tête c’est le train-train, du sable disent les locaux.
Cette côte sicilienne se raconte sur trois plans : au premier plan des plages bordées de villes laides à l’urbanisme anarchique, au second une campagne souriante parsemée de vergers et de vignes et au troisième, la montagne, l’imposant Etna, dominateur. Au milieu de ce fatras urbain côtier sans âme, une exception, un petit joyau, Taormina.

Taormina

Coincée entre la mer, le volcan Etna et les montagnes siciliennes, de somptueux panoramas se succèdent en trainant dans la ville. Ces paysages exceptionnels donnent à Taormina un petit air de Capri ou d'Amalfi. Pas étonnant qu’au fil des siècles, Taormina a séduit une liste interminable d’écrivains, d’artistes de tout bord et d’aristocrates. Mais, tourisme oblige, Taormina est devenu parait-il  le symbole du tourisme snob en Sicile. Un Saint-Trop' planté sur la montagne. Mais caché derrière  cet artificiel, la capitale de la Sicile byzantine du  9ème siècle reste bien une ville médiévale  noyée dans les fleurs.

Taormina


Le vieux centre-ville de Taormina, se prête à la  flânerie à l'ombre de ses ruelles, à la dégustation d’un granite sous les bougainvilliers, attablés face à la mer, ou encore à découvrir, assis sur les gradins, le spectaculaire théâtre gréco-romain,  auquel  l’Etna d'un côté et à la mer Ionienne prêtent leurs décors. 

 

Face à la marina de Riposto, la Mama épicière ne nous racontera plus sa jeunesse tunisienne et le captain ne pourra plus évoquer ses souvenirs marocains : la nona n’est plus. Ses petits-fils Massimo et Salvatore perpétuent la tradition familiale. La vieille épicerie d’antan a fait place à une rutilente épicerie fine. L’épicerie de Panisse a fait place à Fauchon.
Arbres fruitiers, vignes et pins alternent le long de la route étroite qui peu à peu gravit les pentes de l’Etna. La luxuriante végétation fait bientôt place à des arbres torturés, distordus, sortes de diablotins veillant sur le malin ensommeillé. La température côtière n’est plus qu’un souvenir, les fourrures polaires sont enfilées à 2000 m avant de continuer l’ascension confortablement installés dans une cabine du teleferico puis au fond d’un puissant 4x4 16 places pour finalement atteindre les origines de la création, la planète à ses débuts, au temps où le magma n’en finissait pas de se répandre. Amoncellements de scories, installations ensevelies, refuge dont on n’aperçoit plus qu’une fenêtre du 2ème étage, fruit de l’éruption de 2012, fumerolles - vapeurs d’eau ou gaz moins sympathiques.

sur l'Etna

 

 

Le tour du volcan se termine par une enquête Agatachrystienne du style « Mais qui a caché le pont romain ? ». Un pont à l’architecture vantée par tant de guide. Après d’infinis « Sempre dritto ! » « Due kilometri,  a destra » et autre « Retornarle in dietro » voilà cette merveille devant nous. Romain ? Que nenni ! Moyenâgeux à souhait, fruit d’architectes arabes, l’occupant du moment. Au pied du pont, une pierre tombale, deux photos de jeunes d’une vingtaine d’années, Francesco et Anna-Maria emportés par la crue du fleuve en 2004. Catherine, à nouveau à la Dante Alleghieri, traduit le texte de la pierre tombale : « Arrachés à la vie et à l’affection de leurs proches respectifs, à l’occasion du triste évènement du 1er mai 2004, ce tombeau pour vous en rappeler la mémoire et éviter que les eaux tumultueuses dévalant des sommets ne puissent répéter d’autres tragédies. »

Le pont tragique

Syracuse encore un nom mythique.
La ville moderne ne se regarde pas, elle se subit. Orthygia la ville ancienne surgit ocre dans le soleil couchant, le fort veillant sur le destin de la ville. Troll laisse tomber son ancre dans la grande baie face au grand quai surplombé de maisons patriciennes vénitiennes. Syracuse s’apprivoise par pallier. Ses ruelles, ses palais bordant la rue …

Rade de Syracuse
La place de cathédrale, immense, harmonieuse, presqu’austère en contraste avec le baroque de la façade sacrée. Sur les marches devant le parvis une mendiante, à quelques pas un jeune accordéoniste, à ses pieds un ciboire pour recueillir les oboles. Un cappuccino fume dans nos tasses face au Duomo. En haut de la tour une horloge sans aiguilles. Temps éternel, temps savouré. L’harmonie. On regarde les gens vivre.

 
Syracuse



 

 


Troll à l’ancre face à la ville, l’annexe amarrée au pied d’un pont, face à un terrain de basket-kayak. Deux équipes de deux Kayakeurs s’affrontent. Passes avec les mains, passes avec les pagaies. Renversement du kayak adverse autorisé. Le sport est viril, musclé.
Ce matin-là, la Syracuse baroque fait place à la Syracuse antique, celle d’Archimède et des tyrans Denis et Gelon. Archimède reste au fond de nos mémoires le découvreur de la poussée hydrostatique ou peut-être aussi de machines de guerre opposées aux Athéniens pendant le siège de la ville mais qui connait ses travaux sur le nombre P ou sur le calcul infinitésimal. Même sa mort est hors du commun. Comme le rapporte Plutarque « un soldat romain croisa Archimède alors que celui-ci traçait des figures géométriques sur le sol, non conscient de la prise de la ville par l’ennemi. Troublé dans sa concentration par le soldat, Archimède lui aurait lancé « Ne dérange pas mes cercles ! » (Μη μου τους κύκλους τάραττε). Le soldat, vexé de ne pas voir obtempérer le vieillard de 75 ans, le tua d’un coup d’épée. En hommage à son génie, Marcellus lui fit de grandes funérailles et fit dresser un tombeau décoré de sculptures représentant ses travaux»
Denis, lui, moins intellectuel, utilisait le fouet pour activer la cadence dans les carrières….
Quand on est à Syracuse, une visite de la ville baroque voisine de Noto s’impose. Détruite, rasée par le formidable tremblement de terre qui toucha la Sicile orientale en 1693, Noto fut reconstruite en une unique opération urbanistique, guidée deux architectes, Rosario Gagliardi et à Giovanni Battista Landolina . Il en résulte une ville au style complètement homogène, dégageant une superbe harmonie. Mais ceux qui payent décident et les nobles propriétaires terriens et de pêcheries mirent quelques conditions aux travaux des architectes, car enfin le client est roi. « Mes chers amis le plan de la ville s’articulera autour de trois rues parallèles. Celle du haut, la nôtre, verra s’aligner nos palais que nous voulons somptueux à l’intérieur mais sans ostentation à l’extérieur. La rue intermédiaire sera dévolue au clergé et à la haute bourgeoisie. Nous y voulons voir les collèges les plus prestigieux pour nos fils, tenus par les disciples d’Ignace ou de Dominique, la cathédrale et quelques églises de belles factures. Qu’il soit bien mentionné, de manière discrète, il va de soi, nos dons mis à disposition. Quant à la troisième rue, réservez-la aux petits bourgeois et quelques métayers. Veillez bien sûr à éviter que nous croisions malencontreusement ces manants. » Ainsi fut fait en ces temps égalitaires. Le résultat est superbe. 

 
Noto

 

 
il palazzo Nicolacci 

L’Unesco y veille. Mais un jour Garibaldi vint. Le Prince Nicolacci était de ceux-là. Le dernier du nom, décédé en 2003, légua son palais à la commune de Noto qui fit intervenir l’Unesco il en résulte un extraordinaire Palazzo Niccolacci
Comme il ne faut jamais oublier, même lors d’apnées culturelles, que notre véhicule est nautique, nous poussons en voiture jusqu’au cap Palo afin de voir l’état de la mer au sud et à l’ouest du cap, notre futur trajet vers Malte. La météo une fois de plus s’avère très fiable. Syracuse est bien dans une bulle de beau temps. Au-delà du cap, la mer écume. Dans le  port de Palo c’est carnaval, les barques dansent, fond des bonds, roulent, les chalutiers rentrent en catastrophe en utilisant des manœuvres d’amarres impressionnantes de précisions.

 
Palo

Le départ de Syracuse la cosmopolite, qui vit passer tellement d’occupants, sera fêté dans un restaurant tenu par un Tunisien réputé pour son fabuleux Couscous de poissons « Comme chez nous à Bizerte ». Mais quoi de plus recherché, lorsque l’on mange un savoureux couscous de poissons, que d’être servi par un mérou. Lèvres siliconées colorées d’un rouge fluo acrylique, entourées d’une tête ronde, sphérique, mastiquant un chewing-gum. Seuls les collants noirs n’auraient pas plus à Jo le Mérou. De part et d’autre les nageoires s’agitent. Non, là,  j’affabule.

Malte et Gozo
Syracuse s’éloigne. Archimède à la pointe du Castello Maniace agite son mouchoir. Non, ça n’est pas anachronique, un génie, c’est éternel.
Onze heures à courir jusqu’à Gozo finalement choisi comme base de visite de l’archipel maltais. Les marinas de Valetta ne pouvant recevoir Troll en cette fin de semaine. Une heure de houle raisonnable suivi de dix heures d’eaux lisses avant de passer les musoirs du port de Mgaar, d’où les ferries de liaison avec l’île de Malte ne cessent de rentrer et sortir, très discrètement, sans génération de vagues, très british, un port constellé de luzzu, petites barques colorées, aux ophthalmoi[1] soigneusement peints, ornant des proues insolites. La marina est flambant neuve et peu encombrée. Formalités d’immigration cordiales et souriantes. « Bondjour, Welcome in Gozo ». Bistrots italiens, pub anglais équipés des traditionnelles manettes en céramique, distribuant les bières locales mais également l’incontournable Guinness, sans doute pour satisfaire les sujets de sa gracieuse majesté, passant leur retraite loin du fog londonien. Au coin du bar, une anglaise très distinguée,  robe plissée année 50 et chapeau de paille, sirote son Gin Tonic, canne appuyée contre le comptoir. Premiers contacts avec une langue insolite, mélange de tellement d’idiomes issus de tellement de rivages : phénicien, carthaginois, arabe, italien… Si vous voyez écrit « Kkieket Tas-Salvatagg » c’est tout simplement « Gilet de sauvetage » ou  « tipjip difiża” signifie bien sûr “défense de fumer”.

Gozo


 


Jo, notre chauffeur Gozien, nous entraine vers Malte dans sa rutilante Mercédes climatisée et, un coup de ferry plus tard, le long des routes, défilent en intermitence, champs fraichement moissonés, potagers arrosés d’eau désalinisée, taches ocres ou vertes. Les villages, mélangent les moucharabia ottomanes aux balcons grillagés de bois et les façades qui ne dépareraient pas à Brighton, trois marches, deux colonnes peintes surmontées d’un linteau style temple grec.


 Utilisé pendant des années, le calcaire doré l’emporte sur le béton qui le détrona dans les années 50. Aujourdhui, le matériau noble, la pierre de taille redevient à la mode. Ce matériau donne à l’île cette couleur “jaune désert” presqu’uniforme. Près du village de Siggiewi nous visiterons "The Limestone Heritage", une ancienne carrière de globigérine, aménagée en un musée thématique sur la pierre locale, un voyage fascinant à travers l'histoire de l'extraction et du travail de la pierre calcaire dans les îles maltaises. Certaines sont des carrières actives alors que d’autres sont maintenant inutilisées et sont remplies de champs et de vergers. Des villages au loin émergent des dômes, des innombrables églises, 365, une par jour pour les 400'000 habitants, qui rappellent que 94% des habitants sont catholiques et pratiquants. On ne reste pas occupé pendant deux siècles et demi par les Chevaliers de Saint-Jean impunément.
Historiquement et culturellement, les îles maltaises sont principalement connues par le rayonnement de l'Ordre militaire et hospitalier de Malte et les mystères qui entourent cet ordre ; après ses implantations successives à Jérusalem, Saint-Jean d'Acre, Chypre et Rhodes, celui-ci s'y érigea pendant des siècles comme le rempart spirituel et guerrier de la Chrétienté face à la puissance musulmane turque.
Et c’est à Mdina, ville vieille de 400 ans que les templiers s’installèrent à leur arrivée.
L'histoire de Mdina remonte à plus de 4000 ans. Cette ville revendique les origines de la chrétienté maltaise, car c'était ici qu'en 60 avant J.C. l'apôtre St Paul est dit avoir vécu après s'être échoué sur l'archipel. Mdina atmosphère intemporelle nommée au moyen-âge « La ville noble ».
 Elle abritait alors, comme aujourd'hui paraît-il, les nobles familles de Malte, dont certaines descendent des suzerains normands, siciliens et espagnols qui ont établi leur demeure à Mdina à partir du 12ème siècle. Leurs impressionnants palais longent ses rues étroites et ombragées. Pierres dorées, portes d’accès monumentales,  ponts enjambant les douves, palais pour le grand-maître, le tout magnifiquement restauré, une ville fortifiée contre l’Ottoman, extraordinaire par son mélange d'architecture médiévale et baroque.

Mdina


 

Mdina, une bonne entrée en matière avant d’appréhender le cœur de l’histoire maltaise des templiers : Valetta.
De Gozo à Valetta, une demi-heure de ferry suivie d’une heure et vingt minutes de bus.
Si les Maltais nomment la ville Valetta la langue Française garde la mémoire deJeanParizoz de La Vallette (1494-1568) grand maître de l'ordre de Saint-Jean de Jérusalem, en la nommant La Valette.

La Valette



Si la capitale de la république de Malte a été successivement dominée par les Phéniciens, les Grecs, les Carthaginois, les Romains, les Byzantins et les Arabes, la ville est une fois encore liée à l'histoire de l'ordre militaire et charitable de Saint-Jean-de-Jérusalem.
Entrons dans la ville par la porte  principale, la City Gate. Inaugurée pendant les cérémonies de l'Indépendance en 1964 ; elle fait partie d'un projet non encore réalisé, le réaménagement de l'entrée de la ville avec la reconstruction de l'Opéra royal, détruit lors de bombardements en 1942.
Cette reconstruction, en particulier le nouveau parlement et le théâtre, confiée à l’architecte Renzo Piano (Beaubourg) ne cesse d’alimenter la controverse depuis des années. Intégrer l’architecture moderne au sein d’une ville renaissance, un sacré défi. La fin des travaux est planifiée pour 2014. Actuellement grues et échafaudages encombrent les débuts  de Republic street, l’artère principale embrasse toute la longueur de La Valette, de la porte de la ville jusqu'au fort Saint-Elme.
La ville est bâtie sur la côte nord-est de l'île de Malte, sur la pointe de lapresqu'île de Xibberas entourée de deux havres  naturels : le Marsamxett Harbour  au nord, et le Grand Harbour au sud. La vue du Grand Harbour depuis les jardins Lower Barraca  est époustouflante, découpage de darses, alignement de quais, une ruche maritime chargée de siècles. On comprend, après le grand siège de Malte par les Ottomans en 1565, le désir de transformer les lieux en une citadelle invincible, une ville forte capable de contenir toutes futures interventions militaires.
La Cathédrale Saint-Jean , autrefois appelée l'église des chevaliers nous sera interdite de visite : office en cours. Il est vrai que dimanche n’est pas un jour idéal pour visiter la Valette. Alors refuge sous un parasol, face à l’édifice pieux, pour rafraîchir l’estomac d’une bière « Cisk »  et le i-Pad des dernières informations météo.
L'ancienPalais des Grands Maîtres, aujourd’hui Palais de la république, où le Président a ses bureaux et où siège le Parlement, plus laïc, plus accessible, dévoile ses richesses.
En parcourant les pièces du palais des grands maîtres de l’Ordre de Saint-Jean,  cet immense couloir richement décoré, de peintures, d’armes et d’armures, une sorte de galerie des glaces sans glaces, ce balcon doré  de la salle où siégeait le grand maître, les peintures mettant en scène les principaux palais et monuments historiques de Malte, les murs richement ornementés de peintures héraldiques représentant les blasons des grands maîtres, ces plafonds à caissons trônant à 6-7 mètres au-dessus des têtes, les sols en mosaïque de marbre, on ne peut s’empêcher de se demander où est passé la règle de Saint Benoit, pièce fondatrice de l’Ordre. On se posait la même question en visitant la riche abbaye baroque  bénédictine de Melk le long du Danube.
L’armurerie installée dans ce palais, à l’origine un simple arsenal collectif, dans lequel venaient puiser les chevaliers, présente, d’une manière didactique, l’évolution de l’armure depuis son invention jusqu’à son abandon par les cuirassiers de l’empire à Waterloo.
Les grands maîtres et les dignitaires, pour lesquels posséder une armure richement ornée étaient un symbole de leur autorité et de leur souveraineté. Celles des grands maîtres Alof de Wignacourt et de La Valette sont particulièrement impressionnantes.
Les constructions de l'ordre des chevaliers s'intègrent harmonieusement au réseau régulier dessiné par les rues, en particulier les auberges des régions d’origine des chevaliers, auberge de Castille et de León, auberge de Provence. Pas exactement le petit hôtel et restaurant rustique qui vous accueille au bord de la route lorsque vous partez en vacances mais plutôt des sortes de clubs très selects où se retrouvaient les chevaliers de même origine.
De plus, l'état de préservation exceptionnel de son patrimoine où les constructions n'ont pas subi d'altération majeure, fait de La Valette un exemple unique de conservation historique. Une telle homogénéité fait penser à Noto la Sicilienne.
Le bateau n’est pas le meilleur moyen pour visiter la ville. Un vol d’avion et une auberge, une vraie celle-là, au milieu des remparts, une semaine de flânerie pour s’imprégner de l’histoire voilà probablement l’idéal.
Bien des millénaires plus tôt une civilisation mystérieuse s’implanta sur les îles maltaises se lançant dans des constructions impressionnantes  laissant une des architectures les plus monumentales de l'histoire de l'Humanité, vers 3700 avant JC.
Tarxien, Hagar Qim, Ggantija ou Mnajdra, les plus anciens temples mégalithiques du monde, 1000 ans avant l’Egypte.  Ainsi, à une époque où la Mésopotamie inventait l'écriture, où l'agriculture connaissait ses débuts et où les premiers menhirs et dolmens apparaissaient le long des côtes atlantiques, des peuples venus du continent ,  après avoir découvert un archipel formé de roches sédimentaires de plus de 20 millions d'années, entreprenaient alors d'en extraire d'énormes blocs de calcaire, puis de les tailler, les transporter, pour enfin les lever et les assembler avec habileté en structures appelées par tradition "temples", aux formes et plans particulièrement élaborés. « Temple » car lorsque l’ignorance arrive, le mystique n’est pas loin. Et si ces constructions constituaient les palais des chefs tout simplement ? On ne sait rien de ce peuple de bâtisseurs, ni exactement d’où il venait, ni pourquoi il disparut trois ou quatre siècles plus tard. Encore belle illustration du thème « le dérisoire et l’éphémère ». Au loin une Méditerranée bleu indigo, moins éphémère.

Hagar Qim
Aujourd’hui Jo nous fait visiter Gozo, son île.
Au cœur de Gharb, charmant bourg doré, dont la moitié des habitants sont d’espèces migratrices européennes à la retraite fuyant les frimas hivernaux nordiques, une maison de 28 pièces du 18ème siècle bourrée d’objets utilitaires hétéroclites retrace la vie quotidienne des habitants, le musée folklorique du lieu. La propriétaire, caissière, assise derrière une antique table branlante tend ses billets l’œil vitreux, absent puis en un instant, tout s’anime, les yeux, les bras, l’histoire de la maison est en marche, les descriptions de la visite s’enchaînent, le commentaire achevé, la position assise reprise, le même regard absent fixe à nouveau le mur de la pièce.
Un vieux pub années 50 mélange de british et d’orient, bar usé par des générations de coudes, escaliers de pierres, terrasse ombragée sur le toit, là c’est l’orient. Fraîcheur ventée et eau glacée bienfaitrice. La tour cubique de la cathédrale émerge des toits plats des maisons ocre. Peut-être les fonds ont-ils manqué pour réaliser une coupole traditionnelle. Je peux vous faire réaliser quelques économies avait indiqué l’architecte « réalisons un toit plat. Une peinture en trompe l’œil donnera l’impression d’une coupole » Le résultat est saisissant.
Comme sur l’ile de Malte, le mystérieux peuple de bâtisseurs mégalithiques se lança dans des constructions titanesques, gigantesques blocs assemblés en contours elliptiques. Palais, abris, temples, peu importe, l’ensemble de Ggantija est impressionnant.

Retour en Sicile
Une longue traversée de 70 milles n’est pas superflue pour digérer les 5000 ans de l’histoire maltaise juste entrevus. Traversée paisible par mer plate. Les moteurs ronronnent, les lignes trainent leurs faux calamars colorés qui plaisent beaucoup à un thon de 10kg qui avant de réaliser ce qui lui arrive, au terme d’une courte Matanza, se retrouve au congélateur transformé en beaux steaks.

 
A mi-parcours le pavillon rouge et blanc maltais fait place au pavillon tricolore italien pendant qu’une bande de dauphins bruns à bec jaune, sautent sous l’étrave pour saluer la cérémonie officielle. « Addiju » Malte, « Bon giorno » l’Italie.
Au milieu de l’après-midi, les digues massives du port de Licata sont en vue. Autre amer caractéristique, au-dessus du port, manifestation de puissances et de pouvoirs passés, d’immenses tombeaux visibles de plusieurs milles, ornent la colline.
Dès le musoir passé, une deuxième rangée de digues protège la partie marina de cet ensemble portuaire. Une extraordinaire protection de toutes les houles et de tous les vents
Un marinero vole sur son semi-rigide à notre rencontre et nous escorte jusqu’à notre ponton. Les pontons de bois exotique sont rutilants, les bornes eau-électricité et les taquets d’amarrage en inox, de jolis bâtiments bas, des gazons anglais au pied de palmiers, des voiturettes de golf pour les marineros qui proposent également de transporter les clients. A l’arrière, un centre commercial pour l’avitaillement.
Pour l’instant deux pontons "plaisances" et deux pontons "petits bateaux locaux" sont en place. 12 autres pontons sont prévus pour accueillir en fin de projet 1500 bateaux.
Et pour finir les éloges, un accueil exceptionnellement aimable.
De plus une très bonne base pour explorer le sud de la Sicile.
Voilà pour le côté face. Côté pile, une fois passée l’enceinte de la marina on se trouve confronté à une ville tristounette, sans aucune âme, le prototype du genre « routard passe ton chemin ». Probablement un jugement superficiel.
Et l’équipage au grand complet se lança sur les routes siciliennes. La façon de conduire musclée des Italiens est bien connue mais celle des Siciliens, « Mama Mia ! ». En respectant la vitesse de 90 km/h sur une nationale sicilienne, le lot commun est de se faire dépasser à 150 sur une ligne continue de préférence dans un virage sans visibilité. On peut même imaginer le commentaire « Hai visto, bambina, questo è ovviamente un nonno senile”.

campagne sicilienne
La campagne sicilienne, jaunie de soleil ondule au fil de douces collines, poésie bien loin de cette côte défigurée par un urbanisme anarchisant.
 Une dizaine de dépassements musclés  plus tard, la ville de Piazza Amerina est traversée ou plus exactement, parcourue en tous sens à la recherche des panneaux indicateurs “Villa Romana di Casale”. A force de demander notre route, notre connaissance de la langue sicilienne s’améliore à chaque carrefour.
Hadrien s’était fait construire sa fameuse villa, à deux pas de Rome, y rassemblant la diversité des arts de son empire. Longtemps attribuée à un collègue de Dioclétien, il est aujourd'hui admis que son commanditaire devait être un personnage proche du pouvoir impérial dont le nom est resté cependant  inconnu. Ce personnage mystérieux, sans doute las des embouteillages romains et passioné par les animaux sauvages, décida de se faire construire un modeste pavillon de chasse de 58 pièces avec thermes, théatre, moult salles de réception et, la moquette faisant un petit peu cheap, fit appel à une équipe d’artistes carthaginois réputés pour leurs réalisations de mosaïques. Et le résultat est ex-tra-ordinaire. Des scènes de chasse, de capture d’animaux vivants (lions, buffles, antilopes..), leur transfert jusqu’à Rome pour les présenter aux jeux du cirque, leur débarquement à Ostie, tout est raconté, expliqué, aux fil des pièces sur une gigantesque BD. Sous nos yeux la vie romaine au  3éme siècle. Fabuleux. Quelque soit le commanditaire c’est ensemble reste la plus fabuleuse collection de mosaïques du monde romain.

  
Villa Romana di Casale

Au bout de deux kilomètres de piste terreuse se découvre la Vecchia Messeria, cette vieille ferme retapée et transformée en un agroturismo haut de game par Stefano. Avec nostalgie nous retrouvons ce merveilleux site rafiné découvert il y a huit ans deux années après son ouverture. L’endroit semble désert lorsque vient à notre rencontre un Sicilien défensif et rapeux à l’oeil ténébreux, du genre “touche pas à ma soeur!” . “Non il n’est pas possible de déjeûner, la cuisine est fermée, nous ne servons que le soir....” Alors Stefano apparut. Le Captain le salua, lui expliqua notre visite en 2005, à ses débuts, nos souvenirs de son long séjour en Belgique... Le visage de Stefano s’éclaira se tourna vers le, second couteau, donna ses ordres, une table fut dressée, et commença un défilé de petits plats plus rafinés les uns que les autres, ce n’étaient que les hors d’oeuvre, les antipastis, bientôt suivis par le primi piatti, le tout arrosé d’un excellent vin. Pouce! Le truculent Stefano vint alors discuter et tout y passa: son installation dans cette superbe campagne, ses réalisations en restauration en Belgique, à Moscou, en Amérique du sud, le désastre de la  politique italienne, ses nouvelles réalisations hôtelières à Piazza Amerina... 


la Vecchia Messeria
Et pour finir le conte de fée: “combien vous doit-on?” “Oh, ce que vous voulez...”
A Caltagirone, c’est simple, on est céramiste ou chômeur. Le long des ruelles de la vieille ville, le long de l’escalier monumental aux marches couvertes de carreaux ... de céramiques... s’alignent les échoppes d’artistes. A mi pente un vieil artiste prend son temps, explique sa technique, l’origine de l’argile, présente ses réalisation bleus ou corail. La vente l’ennuie mais son métier le passionne. Il nous explique qu’après tellement d’envahissements de son île, par les Arabes, les Catalans, les nNormands... le vrai  Sicilien n’existe pas. Et depuis le débarquement américain de 1943, il y a même des Siciliens grands et blonds aux yeux bleus! Ces assujettissements successifs, nous ont appris la souplesse et la conciliation.

  
Caltagirone
Aujourd’hui, départ pour Agrigente et sa vallée des temples. Temples jaunes sous un soleil qui tape. Alain se liquéfie, cherche l’ombre, Catherine se cache sous son ombrelle, Monique trotte et Gérard galope au milieu des pierres historiques, tout étonné qu’on ne le suive pas, lui et son guide vert. Le plaisir au milieu de ces vieilles pierres est de sentir, de palper dans le silence, la pérénité du temps. Au diable les historiens, les architectes, les dieux honorés. Sous son ombrelle, Catherine jouit du silence.

Agrigente
Troll longe la côte sicilienne fumante de soleil. L’oeil gomme les vilaines constructions du littoral et plonge vers l’intérieur extraordinairement beau, décor des frères Taviani.

Sciacca
A Sciacca, Troll choisit un amarrage à la Lega Navale cet organisme public qui, sous le haut patronage du Président de la République, promeut  l'amour de la mer, l'esprit marin et la connaissance des questions maritimes. Avec un tel programme Troll se sent à la maison.

 
 Sciacca
 
La canicule ambiante incite l’équipage à visiter la ville perchée au sommet d’un long escalier à …  six heures du matin. Belles façades baroques – églises et palais - autre façades délabrées, places ou s’affairent les maraîchers, un front de mer suspendu au-dessus du port, les ramblas locaux ou déambule et se salue la population dès que il Sole disparait derrière l’horizon. Un capuccino et un croissant collant plus tard, redescente vers le port où chalutiers et bateaux de plaisance cohabitent harmonieusement, remarquable quand on pense que Sciacca est le premier port de pêche d’Italie


Favignana
Ce matin la diane sonne dès l’aube afin de bénéficier des dernières brises douces avant le réveil de mi-journée des vents d’ouest. A 6 heures Troll sort du port sur une mer grise déjà piquetée de moutons blancs, et met le cap sur Favignana à 30 milles au vent.
Favignana est connue pour son antique tradition de pêche au thon rouge migrant entre Sicile et Tunisie au moyen de madragues, ces filets de pêche fixe, d'inspiration arabe. Chaque année au mois de mai, commence la Matanza, le massacre des thons  pris au piège. Les eaux virent au rouge. Les Grecs et les Phéniciens pratiquaient déjà cette technique de pêche.

  
Favignana

Troll pointe son museau dans un port bien rempli. La seule partie fermée et bien protégée est très exiguë et chercher  à y entrer semble bien relever de l’exploit sinon de la provocation. Et pourtant un tel abri avec cette mauvaise météo est bien tentant. Un pêcheur sur la digue nous fait un signe encourageant. Troll se lance tête baissée dans la passe. Dans le coin opposé une place le long du quai paraît possible. Un demi-tour balaye le plan d’eau. Le balcon avant tutoie l’arrière d’un bateau de pêche. Marche arrière moteurs inversés, propulseur, Troll se faufile, les amarres sont lancées. Le pêcheur lance au Captain un « Bravissimo » retentissant. Pfffff… La place est magnifique et permettra de faire le dos rond en attendant que le vent tombe avant d’entamer la traversée vers la Sardaigne. Et le vent va forcir encore, la mer rentre dans le port formant un ressac qui transforme les bateaux en yo-yo. Pour Troll bien protégé cela reste raisonnable, sauf pour les sommeils légers.
Balades le long des rues dallées, lustrées, interrompues de places carrées, d’églises roses, d’anciennes conserveries de thons, du palais des anciens propriétaires industriels transformé en mairie-office du tourisme, de village de pêcheurs Favignana est devenu un village pour Romains et Milanais bobos qui côtoient encore quelques figures burinées aux grosses moustaches, casquette délavée vissée sur le crâne ou quelques vieilles claudicantes tout de noir vêtues, accentuant le contraste avec quelques jeunes élégantes, sac négligemment posé sur l’épaule, qui effleurent à peine d’un pas sûr les dalles luisantes. « Madame câpre », chapeau fleuri sur la tête, pousse son vélo croulant sous le poids des bocaux de câpres protégés par un parasol fleuri. « Madame câpre » palabre, sourit, interpelle et bien sûr vend ses câpres et ses bourgeons floraux en distillant ses meilleures recettes.
Et le vent commença à faiblir.

Traversée Sicile-Sardaigne
Ce mercredi 27 juin à 8 h. du matin, Troll quitteson petit nid douillet du port de l’île sicilienne de Favignana prêt à courir les 160 milles qui nous séparent de la Sardaigne.
La mer devient vite houleuse, dure, et le creux de 1,50 à 2,50 mètres à 20 degrés de l’étrave font sauter Troll, le bousculant, et brassant en même temps, nos estomacs. Jean-Marie avait prévu la Java bleue, ce fut la Java bleue. Nous remontons au vent et les embruns balaient l’avant du bateau en y laissant leur trace salée. Non, ce n’est pas la navigation directe habituelle que Troll affectionne, mais plutôt une perpétuelle négociation de la mer et du vent comme en voilier, résultant en une longue trajectoire courbe.

  
une trajectoire courbe

Les quarts (d’une heure chacun) se succèdent dans le silence du carré. Pendant que l’un d’entre  nous est au pilotage et devant les instruments, les trois autres se reposent sur leur couchette et essaient de dormir.
Huit heures plus tard, la mer commence à se tasser, les embruns disparaissent, le soleil nous réchauffe. Il n’y a plus que 10 nœuds de vent assortis de la traditionnelle houle traditionnelle.
A 18 heures, nous sommes 5 à bord : une hirondelle tête bleu noir, plastron blanc, capuchon brun et longues ailes croisées, entre dans le carré, volette, puis s’installe dans le coin élevé  de la bibliothèque. A 100 km des côtes aussi bien siciliennes que sardes, l’oiseau fatigué  devait s’essouffler. De temps en temps, il sort par une porte, tourne autour du bateau sans doute à la recherche d’insectes puis revient par une autre porte, s’installer à nouveau sur les livres.

 
passager clandestin

Quelques puffins tournent autour du bateau, magnifiques voiliers, effleurant la crête des vagues de la pointe de l’aile. Nos seuls voisins.
L’horizon bleu et le soleil jaune se rejoignent et nous nous préparons à la navigation de nuit. Les quarts de nuit se font à deux et pendant 4 h d’affilée. Le premier équipage verra la lune monter au-dessus de l’horizon ; le second équipage, observera le soleil flamboyant sortir de l’eau.
A l’approche de la Sardaigne, les sens s’inversent, les odeurs résineuses de l’île précèdent la vision de la côte. La Sardaigne ça se sent.
Le soleil se lève sur la poupe au moment de l’entrée dans la marina de Porto Corallo au sud d’Arbatax. Une magnifique tour aragonaise s’illumine droit devant. Il est 6 h. du matin, ce jeudi 28 juin, après 22 h. de navigation L’hirondelle sort timidement de la bibliothèque, volette, tombe et épuisée, meurt. Dommage, j’aurais aimé la voir s’envoler vers vous et vous annoncer, si ce n’est le printemps, au moins un bel été.
L’équipage se presse sur le pont pour ne pas rater l’arrivée. Un gardien de nuit aussi endormi que le port et tout sourire nous prend les amarres.
Un solide petit déjeuner type « british » nous remet sur pied suivi d’un dessalage général.
La marina de Porto Corallo, aux pontons bien équipés est encore actuellement complètement isolée et détachée de toute activité. Le village de Villaputzu est à 5km, un joli village de vacances à trois km.  Aucune infrastructure, ni shipchandler, ni ateliers ne sont encore disponibles. Les bus de liaison avec le village sont rares et aléatoires. L’environnement de plages de sable et de collines boisées est pourtant magnifique. Les investisseurs ne sont pas encore au rendez-vous mais ça ne saurait tarder promet Stephano le jeune patron de la marina, ancien officier de la marine marchande recyclé dans la plaisance.
Débarquement, embarquement : dimanche, les amis Alain et Monique vont nous quitter après deux mois qui ont passé si vite ; Didier France et leurs trois moussaillons embarquent.
Troll est Sarde.


La Sardaigne
Bien protégé des vents de nord-ouest par l’énorme digue sarde, Troll fait paisiblement du nord le long d’une côte sablonneuse sur fond de reliefs rocheux rougeâtre et découvre un port d’Arbatax  tout pimpant. Quatre caddies remplis à ras bord poussés cahin-caha  par les sept membres de l’équipage – la gamme complète des lecteurs de Tintin – embarquent et se déversent dans les placards, tiroirs, racks à bouteilles et autres cambuses. Les légumes sont sardes, l’eau est sarde, le vin est sarde, tout est sarde.

 
La  Tavolara



Coda Cavallo. Beaucoup de souvenirs. A bord de Francesca, une baie déserte et sauvage agrémentée d’un barbecue sur la plage en compagnie de trois British convoyant d’Angleterre leur minuscule catamaran à Malte « Not a boat, a swimming platform ! ». Trois marins qui nous paraissaient bien vieux à travers nos yeux de trente ans. Les premières constructions découvertes à bord de Pyxidis. Un village de vacances discrètement intégré dans la colline vu depuis le pont de Captain Smith. Mais toujours cette magnifique baie, presque toujours déserte, face à l’ile de la Tavolara immense bloc sévère qui se colore si bien dans le soleil couchant.

 
La Tavolara

Cette fois-ci  le désert a fait place à la surpopulation. L’endroit est magnifique et ça a fini par se savoir !
Les enfants sautent et plongent du toit du bateau dans l’eau turquoise.
La Tavolara défile sur notre tribord alors que Troll est pris en chasse par un superbe sloop qui mètre après mètre gagne du terrain. Troll file à 8 nœuds, le radar indique une vitesse de 9 nœuds pour notre poursuivant. Au près dans 15 nœuds de vent réel, sacré bateau. Bientôt bord à bord, les capitaines se saluent, très grande classe. Il ne manquait que Beken pour fixer l’évènement : « Mrs Marietta » passant « Troll ».
Le vent tombe derrière le cap Figari, Mrs Marietta roule son immense génois et fait ronronner son diesel. Le charme est rompu.
Le  golfe de Marinella, une petite merveille de la nature encore grandement préservée, un ponton, quelques places libres, le Circolo Nautico Marinella accueille Troll pour une nuit. Nous resterons une semaine dans ce cadre qui remet la Polynésie à sa place. Des vacances de rêve pour la jeune génération : plage de sable, plongeoirs superbes de granit rose dans un écrin de garigue parfumée. Au fond du golfe la micheline bleue et blanche se faufile entre les bosquets.

  
golfe de Marinella

L’équipage déserte et part à la conquête de la Sardaigne par les voies terrestres, le capitaine et son second, devenus orphelins enfourchent un scooter, et se plongent dans la culture primitive sarde, un flash-back de près de 4000 ans, les tombes des géants de Li Lolghi et de Codu Ecchju. Menhirs immenses, galeries, zones funéraires et habitat nuragique, les archéologues novices imaginent, reconstruisent, admirent l’ingéniosité des premiers sardes. 


tombes des géants de Codu Ecchju

4000 ans plus tard, aujourd’hui donc, nous nous immergeons dans Porto Rotondo, fief d’une clientèle huppée depuis trente ans, construit autour d’une baie ciselée dans le granit. Hôtels 5 étoiles discrets, somptueuses villas cachées derrières des murs dans des creux de collines, grandes marques de mode – Prada, Armani, Gucci -  au quai d’honneur, 3 classes J dont Shamrock V (1930), le dernier de la série des Shamrock, et premier Classe J, propriété de Sir Thomas Lipton, « l’épicier de sa majesté », qui a tenté en vain par 5 fois entre 1899 et 1930 de ravir aux Américains la coupe America. En 1930 ce fut sans appel : Shamrock V fut battu 4-0 par Enterprise. Sir Thomas, alors âgé de 80 ans, jeta l’éponge !  Beaucoup moins noble, Berlusconi, lui, affrète des charters pour amener des filles par dizaines dans sa villa Certosa. A Noël il y a quand même autre chose que d’aller à la messe de minuit !
On déambule, on regarde. Non ce n’est pas notre truc.
Un jeune couple du nord de l’hexagone nous interpelle. « Nous avons deux questions : Connaissez-vous un endroit pas trop cher pour déjeûner ? Où peut-on trouver un bus pour rejoindre la Magdalena ? » Pas exactement le bon endroit pour routard désargenté.
Janine et Michel sont à bord, cap au nord vers la Magdalena justement.

La Sardaigne dorée

Troll slalome au milieu de l’archipel de La Maddalena, Caprera et  Santo Stefano sur tribord, salue le Capo d’Orso sur bâbord et son ours granitique qui veille sur la passe.  Le récif de Palau paré,  Troll respecte les professionnels, les ferries dans leur incessante navette avec Palau. En ce milieu de journée la cala Gavetta, port bien protégé au cœur de la vieille ville, est encore presque désert. Aucun problème d’amarrage. Pendant la manœuvre le propulseur émet un vagissement plaintif. Et c’est ainsi que le captain, qui par tradition ne se baigne que dans de l’eau turquoise à 29 C, se retrouva dans les eaux glauques et froides du port de la Maddalena pour examiner un propulseur en bonne santé qui avait sans doute avalé un sac plastique  à la dérive. Cette activité natatoire valut au Captain une solide réprimande des autorités portuaires. Formellement interdit de se baigner dans le port. En cas de problème, les plongeurs professionnels doivent être impérativement contactés. 

La Maddalena


 Un archipel protégé

Du fait de l’énorme augmentation des activités nautiques dans cette partie nord-est de la Sardaigne, la réglementation s’est considérablement renforcée. Par exemple, à  l'intérieur du « Parco nazionale Archipelago di La Maddalena », entre les mois de mai et octobre, il est nécessaire de se munir de l'autorisation adéquate accordée par la direction du parc pour pratiquer les mouillages forains et accepter les contrôles des coast guards concernant les installations de traitement des eaux noires.
Balades dans la vieille ville, vin blanc, immersion sarde.

La Maddalena
La Corse
Une météo annonçant de grands calmes dans la région des Bouches de Bonifacio, ça ne se rate pas. Cap au nord, cap sur Bunifaziu (il vaut mieux s’intégrer tout de suite). La platitude des Lavezzi peine à surgir de la mer, archipel granitique difficilement repérable et redoutable par gros temps, lieu de tellement de naufrages dont le plus célèbre, celui de « La Sémillante » en 1855 raconté par Daudet dans les « lettres de mon Moulin ».
Au dernier moment, l’entrée du fjord se découvre déjà annoncée par les incessantes entrées et sorties de plaisanciers et ferries. Troll s’engouffre. Un appel VHF et un pneumatique envoyé par la capitainerie vient à notre rencontre. Deux jeunes nous font signe de les suivre. Entrée en marche arrière entre quelques étraves et lignes de mouillage, passage au ras d’un bateau de pêche qui n’a plus vu le large depuis bien longtemps. Troll cule à quai. Les amarres sont frappées. « Vous n’aviez rien de plus petit ? » demande le Captain « Si, si on peut vous trouver encore plus difficile… ». L’ambiance est excellente loin de l’agressivité insulaire traditionnelle. La place est magnifique au pied de l’escalier qui mène à la ville haute. Malgré le nouvel alignement uniforme, moins spontané, des restaurants et boutiques le long du quai, le décor est toujours aussi spectaculaire.

Bonifacio

Bonifacio


Le courageux équipage se lance depuis le port à l’assaut de la citadelle, pourtant réputée imprenable, par la montée Rastello suivie de la montée Saint Roch appelée ici "la grimpette", jusqu’au  pont-levis de la Porte de Gênes. La vue plonge sur les falaises de calcaire rongées par la mer, le Grain de Sable, les bouches de Bonifacio et la Sardaigne juste en face. 
A travers les ruelles étroites surplombées de nombreux arcboutants-aqueducs, les maisons aux hautes façades grises ou ocre surplombent les inévitables boutiques de souvenirs et restaurants fleurant bon l’aïoli.
Beaucoup d’églises pour sans doute prier pour que les interminables sièges prennent fin et la rue des Deux Empereurs, pour rappeler que  Charles Quint et Napoléon Bonaparte, sont passés par là. 


Troll n‘aime pas la Corse et le fait savoir : les batteries alimentant le propulseur sont en fin de vie après leurs 6 années de service intensif, et le pilote automatique montre des symptômes d’alcoolique transformant Troll en fêtard imbibé en fin de soirée du genre 2g/litre. Dans deux jours, à Ajaccio, il y aura de la réparation dans l’air.
En attendant ce sera la pédale douce sur le joystick du propulseur et la navigation à l’ancienne, sans pilote.
L’ancre trouve un petit trou au milieu d’une multitude de bateaux au mouillage de Campo Moro, le lieu de vacances de prédilection de l’Oncle Jacques, il y a bien des années. Le temps est calme, la mer lisse.

 

Troll prend peu à peu conscience que le mois de juillet est un mois de vacances et que le temps des mouillages déserts et de pléthore de places dans les ports est révolu. Le temps des suppliques est arrivé « Excusez-moi de vous déranger, n’auriez-vous pas, par le plus grand des hasards une place pour notre modeste embarcation de 16m… » le style obséquieux dont de Funès avait le secret. « Mettez-vous à l’ancre et on vous dira ce soir à six heures si nous avons une place. La priorité absolue est donnée aux bateaux de location ! » En résumé, pour faire court, vous êtes propriétaire de bateau alors allez-vous faire foutre. A 18.30 une place sortit d’un chapeau à la marina Tino Rossi que nous rallions à 2000 t/min en chantant « O Katarina Bella Chichi... ».

 

 Marina Tino Rossi

Ajaccio sera avant tout une escale technique, les batteries, alimentant  propulseur et guindeau, ayant décidé de se faire enterrer  dans le caveau des Bonaparte et le pilote automatique de s’adonner à l’alcoolisme. Le décès des batteries est confirmé par un électricien-médecin légiste. Le même type de batterie étant introuvable en Corse un autre modèle est acheté au ship de la marina. Une réparation sans problème. Pour le pilote, le Captain diagnostique une usure des balais du moteur électrique entrainant la pompe hydraulique. Miracolo, des balais neufs sont en stock à bord. Un torticoli et deux crampes aux cuisses plus tard, les balais sont remplacés et le pilote est sorti avec succès de sa cure de désintoxication.
Pour fêter la guérison de Troll l’équipage sirote, sur une terrasse face au port, une bouteille de Patrimonio blanc en écoutant un groupe jazzy-manouche excellent.
Cargèse restera le bon souvenir de la Corse.
Un port qui mélange harmonieusement pêche et plaisance, une bonne protection et surtout un accueil chaleureux. Le village domine le port 100 m plus haut. Deux  clochers se font face : une église catholique, face à une église grecque de rite oriental. Au cimetière marin, à mi-pente de nombreux noms grecs gravés sur les tombes. Mais quelle est cette histoire ?

Cargèse

En 1676, les Grecs du Magne, des durs de durs, se révoltent contre l’occupant ottoman. Bien qu’alliés à la république de Gènes, l’affaire tourne mal et 600 Grecs  s’enfuient et se réfugient chez leurs copains génois. Ceux-ci trouvent ces réfugiés bien encombrants (rien de nouveau sous le soleil) et leur attribuent des terres abandonnées (encore un air connu)  dans l’arrière-pays du golfe de Sagone, à Paioma, à deux km de l’actuelle Cargèse (la Corse était génoise).
Les Corses les accueillirent à coup de lance-pierre. Peu à peu les relations s’améliorèrent, les grecs conservèrent leurs traditions orthodoxes et leur rite byzantin grec, totalement préservé jusqu'à nos jours. Les deux rites latin et orthodoxe coexistent aujourd’hui et les deux églises se font face.
C’est ainsi que certains Cargésois jouent à la pétanque en émaillant leur commentaires de mots grecs.


Cargèse - l'église orthodoxe grecque

Pour rappeler qu’aujourd’hui c’est la république qui prévaut, un feu d’artifice s’envole de la baie, c’est le 14 juillet. L’équipage dine chez Charlotte. Oh la belle bleue, oh la belle rouge.
Après Cargèse, l’image du Corse, renfermé et agressif avait disparu. L’embellie fut de courte durée car voici Calvi.
En été, le port de Calvi est traditionnellement pris d’assaut et une arrivée en milieu de journée est conseillée enfin, était conseillée. Le Captain prend la précaution de téléphoner à la Capitainerie : plusieurs tentatives, aucune réponse. A 20, 15, 10, 5 milles et à l’entrée du port appel en VHF : pas de réponse. Troll va donc s’amarrer au ponton marqué « Ponton d’accueil ». Un jeune blanc bec surgit « Qu’est-ce que vous faites l » «  je cherche une place pour deux nuits » « Une nuit maximum !!! » « OK alors une nuit ! » « Il n’y a pas de place ! » «Fallait-il réserver ? » « on ne réserve pas les places » « Mais là devant, il y a au moins 4 ou 5 places libres » « Elles sont réservées ( ???) et de toute façon vous seriez incapable de rentrer avec votre bateau dans une de ces places » Bien sûr de lui ce petit con !
Troll sort du port, prend une bouée en rade car il est même interdit de mouiller. Bouée à un prix exorbitant. Le racket continu.
Petite visite de la vieille ville, quelques courses en débarquant en annexe. Le soir tout s’explique, les gros bateaux de 25 à 50 m ont envahi le port. La mafia locale les accueille à bras ouverts

Calvi
La cathédrale Saint-Jean-Baptiste

Poussons la porte de la cathédrale, l'organiste s'entraine: 

video




Le sud de la France
Deux rêves se réalisent en même temps : la météo prévoit une journée calme mer plate et vent nul, et Troll quitte la Corse !
100 milles à courir jusqu’à Cannes. Il est cinq heures. Léger éclaircissement du ciel vers l’est, Troll largue sa bouée de luxe en or massif et met le cap au 305.


Vers 9.00 un curieux bruit sourd suivi d’une vibration provient du compartiment moteur. Une odeur de brûlé submerge la salle des machines, sans aucune trace de feu. A force de toucher et palper, le Captain découvre un réducteur du moteur tribord brûlant. Arrêt du dit moteur. Troll navigue poussé par le moteur bâbord. La pompe hydraulique alimentant les stabilisateurs étant entrainée par le moteur arrêté, plus de stabilisateurs. Heureusement, la mer est plate. Pendant 11 heures Troll continuera sa course sur un moteur. Au moment de la conception de Troll le choix de deux moteurs a vraiment été le bon !
Troll navigue au milieu du sanctuaire PELAGOS cet espace maritime entre l'Itale, Monaco et la France créé pour la protection des mammifères marins particulèremeint nombreux dans ce périmètre en période estivale.
Soudain, un autre bruit, un souffle bruyant, là, juste à côté du bateau, le dos rond d’une baleine. Puis, plus loin à une cinquantaine de mètres deux autres cétacés dont les jets de vapeur d’eau sont très visibles. Et puis, alors que le soleil finit sa course, à l’approche des îles de Lérins, des dizaines de dauphins viennent jouer devant l’étrave.


Troll vient mouiller dans le chenal entre Sainte Marguerite et Saint Honorat, très fier de sa traversée d’unijambiste.
Au petit matin, la vidange du réducteur malade révèle une huile noire brûlée par une surchauffe pour l’instant inexpliquée.
Troll gagne le vieux port de Cannes. Quel contraste avec Calvi ! Accueil par de jolies marineras, chignons haut-perchés sourire assorti d’un « Bienvenue à Cannes ! ». Même accueil chaleureux à la Capitainerie. Mais l’heure n’est pas à l’attendrissement mais plutôt aux préoccupations techniques. Et mieux qu’un récit littéraire en voici la chronique :
Mardi 16 juillet :
8.45  à 80 miles de Cannes. Bruit sourd et vibration
9.00 Odeur de brulé dans le compartiment moteur
10.00 Inverseur moteur tribord extrêmement chaud – Arrêt moteur
18.15 Mouillage aux Iles de Lerins
Mercredi 17 :
8.30 vidange inverseur. Huile noire, brulée
9.30 Téléphone à AMC (Agence Maritime Cannoise) – Coordonnées trouvées dans le Bloc Marine Méditerranée - pour recherche d’un dépanneur
10.45 Amarrage au vieux port de Cannes
11.00 Mise en contact par Thierry (AMC) avec « Marine Transmission » (MT) à Mandelieu
12.00 Inverseur trouvé par MT chez le fabricant Newage à Coventry (UK)
15.45 Le Captain emmené par Thierry en scooter à Mandelieu chez MT – Commande ferme de l’inverseur en Angleterre et paiement
Jeudi 18 :
Standby
Vendredi 19 :
16.00 téléphone à MT . Pas de nouvelles de l’envoi de l’inverseur
Samedi 20 et dimanche 21 :
Standby – Weekend
Lundi 22:
9.15 Intervention MT pour le démontage de l’inverseur malade et de l’échangeur associé – 2 mécanos à bord.
11.30 Fin démontage inverseur. Echangeur de l’inverseur complètement encrassé par un paquet d’algues qui se sont frayé un chemin à travers le filtre d’entrée  Echangeur bâbord idem !!! on a eu chaud !
18.00 Arrivée nouvel échangeur de Coventry
Mardi 23 :
14.30 arrivée mécanos MT avec nouvel inverseur
18.00 Fin remontage – tests à Quai – tests en mer.
Mercredi 24 :
9.00 En scooter chez MT avec Thierry. Règlement de la main-d’œuvre
10.00 Fin du premier épisode
Pendant les périodes de Stand-by l’équipage profite de Cannes, rend visite au Cannet aux maisons de bonne Maman, la Brise et la Fauvette. De la fenêtre du bus le captain revit sa jeunesse le long du Bd Carnot, le lycée ou Corinne poursuivait le bac, l’ancien hôtel de Grande Bretagne et plus haut la Mairie du Cannet. Le cœur du village complètement rénové a remplacé ses maraîchers et épiceries par des antiquaires et des galeries. La place du village, boisée de platanes, abrite aujourd’hui des terrasses offrant la cuisine provençale de rigueur, avec vue sur la baie de Cannes, vue qui, elle n’a pas changé.
En fin d’après-midi nous établissons nos quartiers dans un bistro du Suquet. Réussissant l’exploit de rester en dehors du circuit touristique,  les deux frères tôliers grisonnants n’ont pas envie que ça change. Une belle occasion pour évoquer sous le platane, avec l’accent fleuri, les souvenirs de la Cannes de l’adolescence. Ce soir-là immersion culturelle sur le parvis du Suquet. La pied-noire Marthe Villalonga lit L’Etranger, l’œuvre d’un autre pied noir, Camus.
Et plus tard, un fantastique feu d’artifice illumine la rade. Assis sur le pont de Troll au milieu du port, l’équipage se régale. A Cannes un feu d’artifice de cette classe est tiré chaque semaine !
Donc, si vous tombez en panne avec votre bateau, choisissez Cannes. Ca pourrait être pire.
Troll est guéri et dès demain jeudi remettra le cap à l’ouest. Vioune est à bord, fraîchement débarquée de son TGV.
Mais les aventures mécaniques ne sont pas terminées.
En effet non, Troll ne veut décidément pas quitter la mer, ou, peut-être est-ce l’inverse ???
Apres 8 jours passés dans le Vieux Port de Cannes au pied du Suquet, affairés à orchestrer un changement d’inverseur et nettoyage d’échangeurs associés, le cap est mis sur Porquerolles. Trois heures plus tard nous sommes de retour à la même place du Vieux–Port,  des températures locales suspectes  ayant été détectées par le captain. Intervention immédiate de Christophe et ses deux équipiers. Pendant deux jours, tout le système de refroidissement, est démonté, nettoyé, testé à terre et en mer avec mesures de température de tous les points importants des circuits des deux moteurs. Impeccable.

Cannes - le vieux port

Pendant dix jours, Troll sera resté amarré au cœur du vieux port face à une vingtaine de « paquebots » privés, luxueux, immenses, plus rutilants et colorés les uns que les autres. Le long de parois lisses, sans aucune aspérité pendent, en rappel, des « laveurs de vitre » qui polissent et repolissent ces véritables vaisseaux spatiaux. Sur la place de la mairie devant le Vieux-Port, aux antipodes de ce luxe, un vieillard tourne la manivelle d’un orgue de barbarie aussi usé que lui. Une pièce amène un sourire édenté et avec un clin d’œil l’artiste soulève le couvercle de l’instrument. A l’intérieur aucun soufflet, aucune « boîte à vent », aucun tuyau, aucun mécanisme faisant avancer la bande perforée, non, tout simplement un ampli, des hautparleurs et un lecteur de CD. La manivelle, c’est pour faire plus vrai que vrai. « Je l’ai bricolé moi-même ! » rigole le « musicien ».

Cannes



Donc deux jours plus tard re-départ cette fois définitif vers Sanary, à 70 milles, choisi pour réaliser Cannes-Port-Camargue en deux jours. La météo, se lassant des calmes perpétuels qui nous suivent depuis le sud de la Sardaigne annonce du temps frais d’est suivi d’un mistral en voie de réanimation. Troll décide donc de ne pas traîner.
Au petit matin, à l’heure où le soleil hésite encore à s’élever de la garigue, Troll sort du port de Sanary. Cap sur Port-Camargue. Vent est d’est, portant, assorti d’une mer qui pousse. Mais le vent monte, se stabilise à 25 nœuds (30 dans les rafales) et la mer se creuse-creuse (estimé à 2-3 m de creux). Changement de stratégie : Troll décide de raccourcir la route de 50 milles et met le cap le cap sur Port-Saint Louis du Rhône. L’équipage est ravi d’embouquer le canal Saint-Louis et d’oublier ces vagues grises et turquoises qui nous poursuivent depuis quelques heures. L’ancre est mouillée dans le bassin des Tellines en attendant 14.00, l’ouverture de la Capitainerie. En France, le bœuf miroton de midi c’est sacré ! « N’arrivez pas avec ce vent entre 12.00 et 14.00 ! La capitainerie est fermée » avait été la réponse VHF d’un capitaine de port bourru. Le capitaine bourru était une femme qui fumait peut être un peu trop de Gauloises mais charmantes.  La nuit fut venteuse et humide : 40 nœuds assortis de trombes d’eau. Troll est dessalé.
Alain et Marie-Christine, comme nous, partagent leur année entre la mer à bord de leur « Boréal » et la terre. Leur Saint-Luc à eux, c’est la Camargue et nous découvrons le magnifique Mas qu’ils rénovent depuis trente ans. Superbes façades, pigeonnier, bergerie, cheminées au gabarit des taureaux camarguais, poutraison magnifique, dallage patiné par les bottes de générations de guardians. Une merveille de chaleur et de convivialité. Découverte de paysages camarguais sur les traces de Luc Hoffman le fondateur du VWF,  mécène, acteur de la protection de la nature, qui a transformé les 3000 hectares du domaine de la Tour du Valat, en un centre de recherche biologique pour la conservation des zones humides méditerranéennes. Un ami d’Alain.
Au bout du port, une écluse et c’est le Rhône.

Port-Saint-Louis
La partie maritime s’achève avec 1927 milles au compteur en 44 jours de navigation sur les trois mois de mer.
Dans deux jours, nous franchirons l’écluse pour rejoindre une eau douce et lisse. Deux mois de nord fluvial pendant lesquels le matin, il n'y aura plus d'analyse de la météo, agréablement remplacée par un tour en vélo pour approvisionner les croissants... enfin, c’est ce que l’on imagine encore… Mais ceci est une autre histoire que nous vous conterons bientôt,



[1] Les ophthalmoi sont des éléments « décoratifs » courants sur les proues des anciens navires de guerre grecs, encore souvent utilisés sur les barques du pourtour méditerranéen pour chasser le mauvais œil.