mercredi 6 novembre 2013

La longue route - 2. Des fleuves, des rivières et des canaux




Pour ceux qui n’ont pas encore lu la première partie de ces aventures cliquer à droite sur l’article marqué « octobre 2013 »


2013: La longue route  
 

2. Fleuves, rivières et canaux
De quoi est-il question ? Oh, c’est très simple, il reste à rallier Katwijk en Hollande en empruntant quelques voies navigables : le Rhône, la Saône, le canal entre Champagne et Bourgogne, le canal latéral à la Marne, le canal de l’Aisne à la Marne, le canal latéral à l’Aisne, l’Aisne, le canal latéral à l’Oise, le canal du Nord, le canal de la Sensée, l’Escaut, la mer en Zeelande, et la Meuse. Bon je vous laisse car la route va être longue. Alors attachez vos ceintures, on y va !


Le Rhône
Après trois mois de mer, s’achève avec juillet, la phase salée de notre périple. Une écluse, au modeste dénivelé de un mètre, se cache derrière un pont levis bleu roi dans un coin du port Saint-Louis. Vite trouvée, vite passée, Troll vogue sur un Rhône majestueux, « le chemin qui marche »  des Amérindiens.


Le cap est mis sur Avignon à 80 km au nord. 80 km agrémentés d’un passage triomphal à Arles où, rive gauche, Eric, Florence, Arthur, Jules et Antoine pédalent sur la berge aux côtés de  Troll qui lutte contre le courant musclé arlésien et que, rive droite, sur l’autre berge, Marie-Christine agite les bras tandis qu’Alain, court pour immortaliser ce passage historique. Oui, ce fut un vrai triomphe ! 

La traversée d'Arles
Ce fut ensuite, l’ascenseur de Beaucaire, la première écluse. 15m de montée en douceur sous la bienveillance de bollards flottants.
Amarré aux pieds de la vieille ville d’Avignon, au quai de la Ligne, à une encablure du pont Saint-Bénézet, celui où l’on danse, l’équipage

Au quai de la Ligne

 
Pont Saint-Bénézet

profite de la dernière soirée du Festival qui ne veut pas finir : théâtre, poésie, musique, chanson continuent d’envahir les rues. Les acteurs des spectacles « OFF » racolent en jouant des séquences alléchantes de leur future prestation de la soirée. L’équipage se laisse séduire par la « Compagnie des passeurs » qui interprète une pièce burlesque de Shakespeare, « Les deux Gentilshommes de Vérone ». Au cœur de la vieille ville, dans la Cour du Barouf, un lieu convivial, où tout est provisoire, la scène, les gradins, mais pas le souvenir  d'un théâtre populaire de qualité. Place du Palais, au pied des marches, une trentaine de musiciens, fanfare colorée, bigarrée, aux costumes excentriques, enchaînent les tubes du « Grand orchestre du Splendid ». Un spectacle qui pousse à rire les plus moroses. Devant nous s’époumone la fanfare de la faculté de médecine de Reims. Une bande de carabins et carabines en plein défoulement. Au premier rang, assis sur les pavés, une brochette de Japonais hilares.


Avignon


Les carabins de Reims


video
Vioune  saute dans son TGV, tandis que Troll continue sa quête du nord, cette fois «en escadre», avec Alibi. Les routes   des deux bateaux se croisent et se recroisent depuis le golfe de Corinthe.
Au fil des écluses, la technique des mariniers en herbe s’affine.
La troisième, Bollène, constitue le record de dénivelé le long du Rhône, un ascenseur de 23 m. Au fond de la fosse de 200x12m, aux côtés d’Alibi et du gros Frelon, Troll se sent tout petit et se remémore les écluses du Main-Donau Kanal passées il y a 6 ans.

Dans l'écluse de Bollène
Dans le sillage du Frelon, la grosse péniche rouge, les châteaux rhodaniens défilent le long des rives, les cigales couvrent le bruit des moteurs. La végétation basse du sud fait place à des feuillus plus élancés. 80 km et 3 écluses plus tard, les premiers peupliers apparaissent et c’est Viviers, la capitale du Vivarais, au cœur de l’Ardèche. A Viviers se rejoignent les deux branches du "vieux Rhône" et du bras canalisé, formant un vaste plan d'eau, un des attraits de la ville. Un port de plaisance, équipé de pontons flottants se présente, un aimable plaisancier britannique nous prend les amarres tout en nous mentionnant un concert de musique baroque, orgue et instruments à vent, prévu le soir même en la cathédrale, dans ce bâtiment exceptionnel du 12ème siècle dont la taille énorme est bien disproportionnée au milieu de la ville ancienne. Les paroissiens du Vivarais devaient être bien riches et bien généreux. Ces investisseurs à la large bourse négligèrent malheureusement  les rubriques sono et acoustique et le résultat  est désastreux : un concert inaudible malgré la qualité des artistes qui s’époumonent à la trompette, clarinette ou flûte traversière dont les notes se perdent, se dissolvent entre la nef romane, et le choeur flamboyant.

A Viviers

Viviers

D’escaliers en ruelles pentues, la ville s’étage autour de la cathédrale. Maisons hautes, souvent médiévales aux pierres de taille calcaires ocres. Certaines rénovées comme celle de Noel Albert, sieur de Saint-Alban, grand truand du 16eme siècle, riche bourgeois du Vivarais,  administrateur des biens de l'évêché et collecteur des impôts de Viviers qui avait l’habitude d’oublier de reverser au roi les impôts collectés. Il fut finalement rattrapé par la justice, conduit à Toulouse , jugé, condamné à mort et décapité en 1568. Noël Albert, en bourgeois cultivé, soucieux de montrer sa réussite, fit de son hôtel particulier, la Maison des Chevaliers, un chef-d'œuvre de la Renaissance que l’on admire aujourd’hui emportés par la fougue de Madame le conservateur.

Chez Noël Albert
A l’autre extrémité de la place, une autre belle bâtisse du 13ème siècle, ancienne mairie de la ville, racheté par un gourou désireux d’en faire son fief sectaire, tombe hélas aujourd’hui tranquillement en ruine, cet autre sieur, celui-ci truand du 20ème siècle, dort en prison, sans perspective de décapitation. Une place de Viviers haute en couleur.
Un troisième truand, sur une autre place, dispense quant à lui, ses apéritifs-tapas à des prix exorbitants.
Le soir sur le quai deux bistros-guinguettes offrent au choix Rock-and-Roll +moules frites pour l’un et chansons des années 70 + merguez pour l’autre. Ambiance musette garantie. On danse, ou plutôt on guinche. Les ampoules rouges donnent un joli teint aux dames.
En amont, sur le bras ouest du Rhône, se trouve le port des Ciments Lafarge ; sur le bras est (canal), l'écluse de Châteauneuf-du-Rhône et le barrage hydroélectrique Raymond Poincaré, au niveau duquel les bateaux passeront une écluse.
Guy et Nanou, les amis d’Alibi prolongent d’un troisième jour leur séjour à Viviers, l’escadre se disloque. Pour Troll, c’est un jour de chance : à la sortie du mini-port de Viviers il s’accroche aux basques d’un pousseur qui s’essouffle derrière sa barge. Les quatre écluses du jour seront passées de concert, et les attentes réduites au minimum. La technique d’amarrage touche presqu’au professionnalisme et devient de tout repos: un nœud de chaise au bout des deux amarres passé sur le bollard flottant au milieu du bateau. Les deux amarres ramenées et frappées sur les taquets avant et arrière.
Sur les berges de plus en plus de saules et de peupliers, des hérons cendrés, quelques grands cormorans, tandis que quelques cyclistes courageux, sur le chemin de halage aménagé, régatent avec Troll. Au loin se profilent les Préalpes et quelques sapins, tandis que dans le sillage s’estompe la Provence Serait-ce déjà Noël ? Troll glisse lentement, tout lentement à 10 km/h. C’est Bourg-les Valences, la dernière écluse de la journée, Troll monte, monte les 13 m, les têtes du Captain et de son second émergent au ras du quai, accueillies par une ravissante blonde. « C’est ici le Paradis ?» demande le Captain. Non, la jolie demoiselle distribue la notice VNF « Comment se comporter dans une écluse ».  Un libellé en rien paradisiaque. Un travail pour étudiant(e) en vacances.
Deux km en amont, au départ du canal de dérivation de l’écluse se profile le ponton de La Roche de Glun, et Troll se dit « On va me jeter dehors avec mon surpoids ». Et bien non, l’accueil du « Club de Voile » fut chaleureux. Le Président, maintint la buvette ouverte pour nous laisser siroter une bière, et nous conta l’histoire du club, des propriétaires de dériveurs et de leurs régates et du passage pour certains au « gros » habitable (environ 5 mètres). Pendant ce temps Troll se montrait très, très discret. Amarré à son ponton qui lui susurrait dans l’oreille : « ne tire pas trop fort ».
A la première écluse du jour, celle de Gervans, l’éclusier se montre très courtois, hisse Troll avec doigté et tact, vannes à petite ouverture. L’écluse proteste, grince, miaule. Les bollards flottants réclament un bon graissage. Un petit air des peintures mécaniques d’Alec Stephani.
Un bassin encombré de bois flottés, le Rhône déglutit ses dernières crues.
Au-dessus de l’arborescence feuillue, quelques vignes, quelques cépages de viogner annoncent le fameux blanc de Condrieu, vignobles parsemés de villages qui « distillent » l’ennui.
Dans un ancien méandre du fleuve, sur la rive  gauche, Troll vient s’amarrer à la digue extérieure du port de la petite ville des Roches, qui fait face à sa voisine, Condrieu, et aux fameux vignobles accrochés aux contreforts de la montagne du Pilat. Le Capitaine du port est sur la digue, frappe les amarres connecte l’électricité. Quel accueil ! Mais c’est dimanche. Volets baissés, restaurants fermés, le capitaine et son second se rabattent sur une pizza commandée à « l’Escale ». Donc pas de gueuleton arrosé d’un Condrieu de derrière les fagots mais une pizza, très bonne il est vrai, arrosée d’un vin provençal.
Le Captain se remémore les temps lointains de l’installation du SPS l’accélérateur cernois des années 70 où les nx7km de tuyauteries en inox avaient été réalisés par… « La Chaudronnerie Des Roches », à deux pas du port.

Lyon
Au petit jour, un castor vient inspecter la coque de Troll, se disant que, faute de dauphins, il faut quand même faire bonne figure et montrer que d’autres mammifères aquatiques sont dignes d’intérêt.
La lente remontée du fleuve se poursuit. Châteaux sur la rive droite, usines sur la rive gauche ou l’inverse. Malgré les réglementations industrielles, les eaux sont bien sales. La ville de Vienne est traversée. Les embouteillages de l’autoroute du soleil, où s’empilent Lyonnais et Parisiens en quête de chaleur et de plages, ne font pas vraiment envie. Paisiblement le pousseur  Marie Galante déhale le Passaat et nous ouvre la voie. Pierre Bénite, pour nous la dernière écluse du Rhône, se referme sur Troll, 12m d’ascension et l’entrée de Lyon se découvre. Encore quatre kilomètres et arrive la Confluence où les eaux de la Saône se fondent dans celles du Rhône. Troll embouque la Saône. Les 14 grosses écluses rhodaniennes passées depuis Port-Saint-Louis sont derrière nous, le Rhône est vaincu! Les mariniers en herbes se décernent le titre de baron et baronne de l’écluse. Champagne ! Troll embouque l’entrée du Port de la Confluence, la toute nouvelle marina au cœur du nouveau quartier ultramoderne lyonnais.

Habitat branché à la Confluence

Le futur musée de la Confluence

Quartier de la confluence

Lyon Confluence, un énorme projet urbanistique, un des plus importants en Europe aujourd’hui. Lancé en 1995 par Raymond Barre, alors maire de Lyon, ce gigantesque projet vise à transformer ces 150 hectares d’activités industrielles et de transport, peu adaptés à un centre-ville, et en plus, en voie d’abandon, en un quartier intégrant logements, activités, commerces, équipements administratifs, culturels, de loisirs.
Encore en plein développement ces structures d’architecture moderne ne laissent pas indifférent. Les architectes se sont vraiment défoulés. Grandiose et futuriste. On aime.
Le lendemain l’équipage change de bateau et emprunte le Vaporetto, une navette fluviale de 20 mètres, genre yacht nouvelle Angleterre des années 50, qui assure la liaison entre le port de la Confluence et le centre de Lyon, un Vaporetto nettement plus agréable que le Tram. Sol en tek, plats bords et entourage des fenêtres en acajou massif, hôtesses en uniforme, capitaine galonné, très grande classe. Les rives saônoises défilent derrière un rideau de pluie dense, compact. Les derniers 100 mètres sont parcourus à pied en sautant de porche en porche ce qui ne fait que retarder notre lente transformation en deux éponges imbibées.

Port de la confluence - le Vaporetto
Des deux côtés de la rue des Marronniers, une petite rue piétonne et pavée, s’alignent les bouchons, ces fameux bistros lyonnais. Dénommée ainsi en 1723, les arbres ont aujourd’hui disparu. Roger Planchon, directeur de théâtre, metteur en scène héritier de Jean Vilar, y avait installé en 1952, crée le Théâtre de la Comédie au numéro 3bis, dans un ancien atelier de serrurerie.
Nous nous mettons à sécher et nous réchauffons avec un bon repas Lyonnais. Trempés, transis, nous ne verrons pas le musée Gadagne chaudement recommandé par Mireille mais regagnons le bord pour nous sécher « au coin du feu ».

En remontant la Saône
Montmerle est atteint après 50km, 6 heures et une écluse. Troll s’amarre à un ponton flottant bien entretenu. Une pancarte indique « Longueur maximum 15 m ». En fin de journée, le capitaine du port passe récolter les droits de port « Puis-je vous poser une question ? Votre bateau mesure-t-il plus de 10m ? » « Juste un tout petit peu ! » « C’est bien ce qu’il me semblait. Bienvenue à Montmerle ! »
Un amarrage sympathique au pied  de la place du village à deux pas des commerces. Idéal.


Montmerle

Montmerle
La Bourgogne n’est pas très loin dans le sillage. Dans la rue principale, un caviste, une bonne occasion pour réapprovisionner le bord dont la cave affiche « étale de basse mer ».
La Saône, c’est un autre monde. Après le Rhône vigoureux et industrieux, voici la douceur de vivre, les eaux scintillantes, une nature préservée, des rives bucoliques, que survolent des oiseaux des marais, un voyage calme et serein. Jusqu’à Saint-Jean-de–Losnes, Troll naviguera sur la « Grande Saône », la section à grand gabarit de la Saône.
Et puis, nous arrivons à Mâcon et nous nous amarrons au ponton municipal avec l’aide d’un gentil plaisancier tremblotant, pas jeune du tout, qui venait de terminer l’amarrage de son minuscule voilier. Seul à bord, en provenance de Rouen, il s’apprête à refaire route vers son port d’attache. Troll vient de s’amarrer au pied de la « Scène sur l’eau » et ne le sait pas encore. C’est à deux pas du pont Saint-Laurent, le haut lieu des spectacles mâconnais. La répétition du concert de la soirée se met en place, les puissants baffles commencent à s’échauffer et à éructer des rythmes violents. La ville en émoi attend parait-il Axel Bauer, un Bernard Lavilliers rajeuni de 15 ans qui ne fait pas partie de notre bagage musicologique.  En attendant l’apocalypse, nous humons l’air du vieux Macon, saluons au passage Lamartine natif de la ville et, « O temps suspends ton vol », fuyant un avenir assourdissant, appareillons vers la quiétude verdoyante du port de plaisance de Macon. La nuit sera paisible.

  
Le pont Saint-Laurent

 
Berges de la Saône

 
La marina de Mâcon

En route pour Tournus (prononcer Tournu pour éviter de passer pour un Parisien) Troll se fait doubler par toute une flottille de mini-aéroglisseurs.  C’est le  « Raid » organisé chaque année par RHÔNE ALPES MOTONAUTIQUE cette année c’est le 24ème. En ce samedi 10 août, c’est leur 7ème et dernière étape 143 km de Crêches-sur-Saône à St Jean de Losne. Troll s’en prend à rêver et on l’entend murmurer « Quand je pense qu’ils font des pointes à 100 km/h… »

Les ingénieurs s'éclatent

Des engins de rêve pour ingénieur en mécanique à la retraite. Barbus, hirsutes, grisonnants ces soixantenaires testent leurs créations.
A Tournus les places d’amarrage sont rares, car le quai municipal est squatté par les sociétés de location. Premier essai d’amarrage derrière un gros bateau hollandais. La place est un petit peu juste et personne sur le quai pour prendre les amarres. Le Hollandais ne lèvera le nez de son journal que lorsque le balcon de Troll jouera à la main chaude avec le balcon arrière du batave. Troll finit à couple d’un bateau de retraités parisiens en route pour Roanne leur objectif pour l’hivernage.
Ruelles pittoresques, maisons aux façades colorées, toits plats couverts de tuiles rondes, au cœur de la Bourgogne, Tournus garde un petit air méditerranéen. La  réputation gastronomique internationale, de Tournus pousse l’équipage, fraîchement renforcé par l’arrivée de Günther et Ingrid, à vérifier cette réputation. C’est Jean-Michel Carrette le chef du restaurant « Aux Terrasses », qui se chargera ce soir-là de la vérification.
Au petit jour, une brume blanche, épaisse s’échappe de la Saône gommant les rives. Un bateau de passagers, tout radar tournant, s’évanouit happé par l’humidité. Troll se lance à tâtons sur l’eau lisse guidé par des amers-peupliers voilés. Les vignobles bourguignons attendent patiemment pour se dévoiler  que Phébus avale cette vapeur matinale. La Bourgogne s’éveille, le voile se déchire. Grues et hérons cendrés, aigrettes, hérons bihoreau se régalent de leur petit déjeuner poissonneux. Quelques bipèdes matinaux s’affairent autour de leurs maisons si typiquement bourguignonnes, toits à quatre pans, hautes façades percées de fenêtres élancées, cheminées immenses et symétriquement disposées.

Départ ouaté



Au km 156, juste après le pont de Bragny, Troll embouque le Doubs et 800 mètres en amont, découvre le joli village de Verdun-sur-le-Doubs, construit à la rencontre des trois rivières, la Saône, le Doubs et  la Dheune. Sur le ponton, le capitaine du port observe Troll, hésite et finalement nous fait signe de venir en marche arrière cul, au ponton, le long d’une pénichette battant pavillon helvétique. Pas de pendille ? s’étonne le Captain. Je mouille ? Non pas nécessaire indique le responsable, l’amarrage arrière au ponton suffit. Par une sorte de miracle de l’hydraulique, aucun bateau n’est tenu à la proue, en équilibre magique entre le ponton sur son arrière et le courant transverse du Doubs, très faible il est vrai. Les deux helvètes trouvent quand même plus prudent de frapper une amarre entre leurs deux bateaux. Les Suisses sont hyper-prudents c’est bien connu.

Verdun-sur-le-Doubs

Le Pont Saint-Jean

En passant le pont "Saint Jean", flânons  dans Verdun et ses vieilles rues qui ont parfois un caractère médiéval. La Maison du Blé et du Pain est fermée, chaque auberge vante son exceptionnelle Pôchouse, la spécialité locale, une variante de la matelote ou de la bouillabaisse, à partir d'un mélange de deux poissons à chair maigre : le brochet et la perche, et de deux poissons à chair grasse : l'anguille  et la tanche, avec une sauce au Bourgogne aligoté, relevée d’épices mystérieuses, accompagnée de pommes de terre, de lardons et de croûtons. De toute manière, jamais un cuisinier verdunois ne vous confiera sa recette, bien sûr la meilleure de la ville. Depuis 1949, la « Confrérie des Chevaliers de la Pôchouse » de Verdun-sur-le-Doubs, célèbre le fameux plat lors de ses chapitres d'octobre. Ambiance garantie ! Au « Caveau », le bourgogne aligoté est au rendez-vous dans la sauce mais aussi heureusement dans nos verres.

La Pôchouse

 Renoir?

A Verdun, 500 kilomètres et 16 écluses sont déjà dans le sillage, écluses de grandes tailles et ne présentant aucune difficulté. Mais le Captain sait que pour l’instant Troll mange son pain blanc et, que dans peu de temps, il va se trouver confronté aux redoutables écluses Freycinet, redoutables pour sa grosse taille et aux ponts bas qui font que la nuit le Captain se réveille en sueur la tête rentrée dans ses épaules. Daniel et Christine, nos voisins Vaudois, experts en la matière, nous abreuvent de précieux conseils pour protéger la coque de notre gros bébé et recommandent chaudement les Chantiers Blanquart de Saint-Jean-de-Losne pour approvisionner l’équipement nécessaire et bénéficier de conseils professionnels supplémentaires. Merci les Vaudois.
Troll reprend sa route nord avec en point de mire Saint-Jean-de-Losne une étape clé pour la suite du voyage. Une eau vert-mousse, des vaches dont le blanc charolais se tache maintenant de brun, des champs de maïs qui remplacent les vignes, des cygnes, sans doute en pleine mutation, se déplacent gauchement dans les champs, une technique alimentaire tellement plus simple que plonger  la tête et le cou dans les eaux limoneuses pour attraper quelques fades herbes aquatiques. Deux écluses prestement « montées », Troll laisse à bâbord la première écluse Freycinet du canal de Bourgogne, la dédaigne et s’engage sous un  pont de pierre, l’entrée du port de Saint-Jean-de-Losne. Au  carrefour  de trois grandes voies fluviales, la Saône, vers le Rhône et la Méditerranée, le canal de Bourgogne, vers la Seine et le bassin parisien, le canal Rhin-Rhône, vers le Rhin et l'Europe du nord et de l'est, Saint-Jean-de-Losne est aujourd'hui le premier port français de tourisme fluvial. Un bon choix pour équiper Troll qui tremble déjà au seul nom de Freycinet. Le pont franchi, Troll vient s’amarrer au ponton d’accueil des Etablissements Blanquart qui, disent-ils, approvisionnent les plaisanciers, les mariniers et les pêcheurs depuis 1976.



Saint Jean de Losne

Marina Blanquart à Saint Jean de Losne


 Sitôt amarré, le Captain commence son enquête  destinée à la réalisation d’une protection optimale avant d’attaquer les quelques 150 écluses Freycinet. Mais quel est le problème me direz-vous ? Quelques explications s’imposent. Lors de la conception de Troll, la traversée de la France par les canaux avaient été pris en compte dans la définition des dimensions hors tout. Au tout début de la spécification technique de 2005 on pouvait lire :

“Troll is a  trawler type motor boat of traditional look, capable of  ocean crossing with a draft/clearance combination to navigate as well in the Bahamas as on the French canals. “

En une phrase tout était dit. Pour la traversée océanique et la navigation aux Bahamas on ne peut “encore”rien dire mais pour les canaux français on est en plein dedans.

 Première écluse du canal de Bourgogne
 
Ici, trois paramètres s’imposaient ; les écluses Freycinet longueur : 38,50 m, largeur : 5.20m, un dragage des canaux assuré au minimum à 1.8m et le passage sous les ponts limité à 3.5 m. C’est ainsi que les dimensions principales retenues pour Troll furent : largeur : 4.90 m, Tirant d’eau : 1.35 m et tirant d’air 3.40m. Donc où est le problème me direz-vous ? Si les tirants d’eau et d’air ne posent pas de problèmes particuliers, la largeur, en revanche est beaucoup plus problématique. Il faut en effet protéger la coque de raclements intempestifs le long des murs des écluses et si on calcule bien : 5.2 – 4.90 = 0.30 m. soit 15 cm de chaque côté. Les pare-battages en caoutchouc dur, appelés glissières et   utilisées par les mariniers professionnels mesurent 10 cm d’épaisseur. Donc, avec une glissière de chaque côté, il reste 5 cm de jeu sur chaque bord pour rentrer dans les écluses. Le Captain n’a qu’à bien viser et, après tout, c’est lui qui a fixé ces paramètres. A lui de se débrouiller. Jusque-là tout va bien ou presque. Une difficulté supplémentaire avait été soulevée par Marc le capitaine de Conrad : le remplissage à ras-bord des écluses qui empêche l’utilisation de pare-battages classiques qui flottent et passent allègrement sur le quai laissant la coque sans protection. La solution vint aussi de ces glissières qui ont la particularité de flotter à mi-eau, protégeant ainsi la flottaison. Et c’est avec toutes ces élucubrations en tête que le Captain se dirige vers le magasin d’accastillage des Ets Blanquart.
La compétente et souriante Laure prend les choses en main. Après quelques concertations avec Guy, le plan d’attaque est mis sur pied. Les glissières sont approvisionnées et munies de leurs bouts épissés. Dès le lendemain, les deux palefreniers Gunther et Gérard s’affairèrent et ainsi Troll se revêtit d’un caparaçon digne du cheval de Godefroy de Bouillon, sous les murs de Jérusalem lors de la première croisade, ou, plus récemment des chevaux des picadors. On entendit Troll murmurer « le Captain exagère un peu », opinion partagée par toute l’équipe de Blanquart qui en rigole encore. Guy et Romuald viennent inspecter le travail et approuvent. Romuald lance alors au Captain « Etes-vous Gérard Bachy ?». Le Captain est un peu interloqué. « Je suis un fidèle lecteur de votre blog que je lis régulièrement avec plaisir. » Ah que c’est bon la gloire littéraire !

Ainsi harnaché Troll, se vit en plus raplatir par une descente du mat à l’horizontale ramenant le tirant d’air à 3.4m. Troll est maintenant en configuration minimale et clame « A nous deux Monsieur de Freycinet ».

En route pour Pontallier sur une Saône qui devient plus étroite, plus sauvage. Les pêcheurs en tenue camouflée, style Stallone dans la jungle vietnamienne, alignent leur matériel super high-tech, quelquefois 6 cannes en parallèle des plus courtes aux plus longues. Les brochets carnassiers, la tanche fouilleuse ou le gardon n’ont qu’à bien se tenir. 

 

Pontailler

 

Pontailler se situe aux confluents de la Saône,  de l’Albane, de la Bèze, de la Vingeanne et de l’Ognon, et surtout du canal de la Marne à la Saône qui nous attend dès demain avec ses 224km et 114 écluses, 43 à la montée, 71 à la descente. Un long quai de pierre, ancien port de péniches, mais pas de place libre. Une péniche type Freycinet, la résidence principale d’une petite famille dijonnaise, accueille Troll à couple. Le propriétaire-skipper a passé son permis péniche l’année dernière et fait ses premières sorties en vacances. Devant Troll, un bateau Irlandais vert assorti. «Are you heading for the Saône-Marne canal » « No ! We did it last year : too many locks, not enough bars ! » Incontestablement des connaisseurs. Deux heures plus tard, la péniche appareille et Troll prend sa place à quai. Hélas. Hélas, car le lendemain matin, lors de l’appareillage Troll touchera avec son safran et son hélice bâbord, le quai ou un rocher isolé. Un bruit sourd. Pas de dégât apparent.

 

Le Canal entre Champagne et Bourgogne

Une dernière écluse sur la Saône, Heuillet, virage à 90 degrés sur bâbord et Troll embouque le Canal entre Champagne et Bourgogne aussi nommé canal de la Saône à la Marne. Le contraste est saisissant. Nous sommes immédiatement frappés par l’étroitesse de la voie d’eau, l’aspect « marre » des eaux chargées de végétation, l’enfermement végétal.

A la première écluse, « Chemin de Fer », un fonctionnaire des VNF remet une boite de télécommande qui permet de déclencher le cycle de l’écluse : ouverture et fermeture des portes, bassinage. La valse des écluses Freycinet commence : Après Chemin de fer ce seront Maxilly, St-Sauveur, Cheuge, Renève, Oisilly, Rochette, Blagny. Et de 7. Plus que 107 ! Avec l’automatisation des écluses disparurent les éclusiers et leurs petites maisons typiques, standards, qui sont aujourd’hui occupées par des habitants sans grands moyens ou plus rarement transformées en résidences secondaire. Devant l’une d’entre elles, un barbecue entre amis bat son plein ça sent bon la merguez. « Vous avez une bien belle péniche ! Où allez-vous ? » « En Hollande » « Hollala mais c’est loin ! » « Tu vois que c’est le drapeau hollandais » lance un autre en pointant la croix blanche sur fond rouge. Les 4 mariniers, faux bataves, affinent peu à peu leur technique éclusienne. Survient l’arrêt du soir. Un bout de quai sans nom, au milieu de nulle part au pk 206. Le fameux arrêt du pk 206, sans doute célèbre par ses muriers qui constitueront le dessert du dîner d’anniversaire de Catherine…

Le Captain découvre pour la première fois l’état des filtres d’entrée de l’eau de refroidissement des moteurs. De quoi faire une salade mêlée pour 6 personnes. Il ne manque que la vinaigrette.

Une journée de navigation entre deux rives plantées de feuillus denses masquant complètement la région. 

 

  

 

  La nourriture des cygnes dans les filtres!

Treize écluses plus tard et 25 km plus tard, Troll vient s’amarrer à la halte nautique de Cusey, très bien aménagée, qui offre bornes électriques, eau et tables pour pic-nic sans oublier une caravane-pizzeria pour varier l’ordinaire.

 

 
 

Halte nautique de Cusey

 



Sans commentaire

 

Allons, positivons, maintenons le moral de l’équipage : Troll traverse des paysages de charme à la nature préservée…

Ou, si on lit la plaquette éditée par la région :

« En pleine nature, ce canal permet à chacun de profiter d’un calme absolu, de se détendre en se laissant doucement aller au fil de l’eau. Ouvrez l’œil et vous apercevrez une multitude d’oiseaux, tels que le héron cendré ou encore la mésange bleue. Dans sa partie méridionale, le canal est bordé de magnifiques châteaux. (Talmay, Fontaine) »

Oui mais les châteaux sont cachés derrière les épaisses frondaisons et au 67ème héron cendré on crie « Y a pas aut’chos’ ».

Ce matin-là l’équipage se réduit soudain de moitié, les amis Ingrid et Günther sautent dans un taxi venu de Langres (arrêtez de rêver, il n’y a pas de station de taxis à Cusey), qui va les mener à la gare de Dijon.

La configuration de l’équipage de Troll est maintenant classique des péniches Freycinet : un marinier et sa marinière. Le marinier engage la péniche dans l’écluse guidé par la marinière debout à la proue agitant les bras comme les apponteurs sur les portes avions il y a bien des années. Le marinier arrête la péniche-Troll. Une amarre est frappée à l’avant par la marinière, une autre à l’arrière par le marinier. La tringle de bassinage est activée. Les portes se ferment, le bassinage commence. Les amarres sont reprises ou mollies. Une sonnette retentit, c’est fini. Les portes s’ouvrent, les amarres sont larguées, la marinière reprend son poste à l’avant et guide le marinier. Troll sort de l’écluse en avant lente, met les gaz en direction de la prochaine écluse à … 1 km.

A Villegusien Troll trouve un bout de quai face à une unité agricole abandonnée, fenêtres brisées. Nous enfourchons nos vélos rapidement dépliés pour aller découvrir le lac de Villegusien, seul réservoir à alimenter le versant Saône du canal. Si Troll a de l’eau c’est grâce à ce lac. Ça vaut bien une visite. Sur le plan d’eau des planches à voile tirent des bords.

 

Villegusien

Troll n’est qu’à 12 km au sud de Langres, et pourtant si loin. Dix écluses de 5.5m de dénivelés et un tunnel de 4820m nous en sépare. Dix écluses en montée, équipées d’échelles argileuses et glissantes à escalader pour aller frapper les amarres. La marinière se spécialise dans le grimper d’échelle, récupère les amarres en bout de gaffe, déclenche la bassinée avec la barre bleue magique et redescend le long de l’échelle glissante. Une dixième écluse et le canal se transforme en un tunnel, le tunnel de Balesmes. Troll est en marche avant lente, file à 4km/h. La marinière, à l’avant surveille à bâbord les 10 cm de jeu entre la coque et le passage piéton, à tribord, restent 5cm entre le mur et le feu de navigation, qui, s'il n'avait pas déjà été vert, le serait devenu. Ces 4800 m paraissent bien longs, 1 heure et 15 minutes de très grande concentration. Troll devenu alpiniste vogue sur le plateau de Langres à 340m d’altitude.

 

  Halte nautique de Langres

La progression est lente, lente. Si sur la Saône et le Rhône nous naviguions sur un réseau d’artères, nous en sommes au niveau des artérioles et sur le point  de passer sur le réseau des capillaires. L’arrivée à la base nautique de Langres, entre Moulin rouge et Moulin chapeau est le délassement bienvenu, impatiemment attendu. Il nous semble entendre Diderot nous souhaiter la bienvenue mais ce n’est pas sûr, peut-être est-ce la fatigue.
De montants, nous voici avalants. Ça se fête. Un restaurant près d’un lac à portée de vélo pliable paraît une bonne idée. « Allo, bonjour, j’aimerais réserver une table pour deux, ce soir vers 19.30 » « Pas de problème. A quel nom ? » « Bachy ! » »Bachy ? Etes-vous parent avec Jean-Paul Bachy, notre Président de Région ? » « C’est un lointain cousin » « Nous vous attendons, vous êtes les bienvenus ». Et voilà. Encore un truc du genre Ajaccio « Bacci ? Alors tu peux venir ! ». L’accès était campagnard, le long du canal sur des chemins terreux. A la fin du dîner, le retour sur deux roues paraissait hasardeux. Un coup de téléphone et Angélique, la taxi-woman de service, nous ramène à bord sans oublier les vélos pliés au fond du coffre. Angélique viendra nous chercher le lendemain pour nous conduire tout là-haut sur le plateau, chez Diderot, au cœur de la cité de Langres. Audiophones, récupérés à l’office du tourisme, collés à l’oreille, les deux bateliers parcourent la ville cernée de remparts, qui surplombe le canal et la vallée de la Marne, le plateau de Langres, ses haies et ses coteaux boisés.
Dans le dédale de ruelles et, au détour de passages couverts, on se laisse conter à l’oreille l’histoire de la cité, la  gallo-romaine, la médiévale, la Renaissance, et ses élégants hôtels particuliers, des riches familles langroises. 


  

 

 

 
 Langres

A chaque coin de rue on tombe inévitablement sur Diderot né à Langres en 1713.  Place … Diderot, un regard vers la maison natale, la coutellerie « A la Perle » de son père Didier. A deux pas de la maison familiale, le Collège dirigé par les Jésuites. A l’âge de dix ans il intègre ce collège et dès le début revient « les bras chargés de prix et les épaules chargées de couronnes ». Les Jésuites lui donnèrent les armes qui lui permirent de briller plus tard et de plus de défendre ses idées athées, d’attaquer de manière véhémente la religion catholique et en particulier … les Jésuites.  A quinze ans,  Diderot part poursuivre ses études à Paris. Aujourd’hui le Collège s’appelle bien sûr Collège Diderot et sur le panneau d’affichage s’alignent les résultats du BEPC. La roue tourne.

Place ... Diderot
 Au milieu de la place un Diderot de bronze, œuvre d’Auguste Bartholdi (oui, celui de la statue de la liberté à NY)  regarde son collège.
Plus loin au musée d’Art et d’Histoire le conservateur nous montre « confidentiellement » dans une pièce à part un exemplaire de l’édition originale de l’Encyclopédie. On y apprend que plus de 150 gros calibres de l’époque ont participé à l’élaboration de cet ouvrage monumental, 17 volumes et 11 volumes de planches, sous la Direction du tandem Diderot-D’Alembert. Et parmi les amis encyclopédistes, on compta des génies comme  Voltaire, mais aussi des personnages tout à fait falots. Diderot disait même: « Parmi quelques hommes excellents, il y en eut de faibles, de médiocres et de tout à fait mauvais. De là cette bigarrure dans l’ouvrage où l’on trouve une ébauche d’écolier, à côté d’un morceau de maître. »

L'Encyclopédie

En résumé, à Langres il est difficile d’éviter Diderot.
Gavés d’Histoire, les mariniers regagnent le bord en achetant au passage l’inévitable fromage de Langres, un genre époisses en plus doux,  et creusé en son sommet d’une cuvette où les amateurs éclairés versent un peu de marc de Bourgogne.
Une rude journée en perspective : 10km et 7 écluses en 3 heures et demi, pas de quoi perdre son chapeau. L’objectif : Rolampont. Si vous ne connaissez pas, ce n’est pas grave. Mais grande nouveauté, si l’on peut dire, les écluses n’ont pas encore été automatisées, le bon temps des manivelles est revenu. Les VNF, prévenus par le Captain de notre passage nous met à disposition Aurélien, un sympathique étudiant en vacances, qui nous suit jusqu’à Rolampont sur son vélomoteur, ouvrant portes et vannes… à la manivelle, sans oublier un pont tournant bien rouillé. Dans l’écluse de Rolampont, le compte-tour du moteur tribord tombe à zéro. Arrêt moteur ? Saletés dans le fuel ? Non, le moteur tourne. Donc, le problème, c’est l’alternateur. Aurélien téléphone depuis la baraque attenante à l’écluse au PC des VNF pour obtenir une adresse de dépanneur. L’agence Renault de Rolampont est retenue. Troll, sort de l’écluse et vient 200 m en aval s’amarrer à couple d’une péniche britannique, Odin. Troll amarré à Odin, ça ne s’invente pas.

A Rolampont, Troll harnaché pour la croisade

 Rolampont - la tuffière
 Un contact est pris avec le garage Trinquesse dont le slogan est « Trinquesse, une équipe qui tient ses promesses ». Le patron envoie à bord un mécano pour vérifier le diagnostic du Captain. Diagnostic confirmé. Trinquesse, le patron emmène l’alternateur à Chaumont dans  un garage spécialisé électricité-auto. Test de l’alternateur : fil de l’induit coupé. Un nouvel alternateur est commandé. Il sera remonté dès le lendemain grâce à l’efficacité de Trinquesse. Leur slogan a été bien honoré. En attente, le marinier et la marinière enfourchent leurs vélos pour aller visiter un site naturel , la tufière, site formé par  du tuf calcaire, cette pierre de construction, appelée aussi travertin, que l’on rencontre aujourd’hui souvent comme revêtement de salles de bains. Alimentées par  une source d’eau cristalline, ces concrétions calcaire, forment des escaliers géants, des successions de cascades, plus ou moins hautes, recouvertes de mousses vert criard. Quelques traces de l’exploitation de la roche sont encore visibles. Aujourd’hui ce site magnifique est classé.
Alternateur neuf remonté, Troll appareille avec son nouveau copain Odin. La valse des écluses manuelles continue avec cette fois Anthony aux manettes. Anthony termine un master en Physique-Chimie à Nancy et commencera sa thèse de doctorat en 2014. La prochaine fois, nous exigerons des VNF une formation minimale des éclusiers d’un niveau doctorat es-sciences. Ce sera une rude journée, 15 écluses, jusqu’à Chaumont où les bateliers arrivent fourbus. Deux plaisanciers déplacent gentiment leurs bateaux pour faire un peu de place à gros Troll. Bien amarré, cadre agréable, l’équipage se laisse aller au farniente. La visite de Chaumont, ce sera dans une autre vie.

Tunnel de Conde

 Du côté de chez Froncles
Une autre chose étonnante sur ce canal est le faible trafic. Voilà 8 jours que Troll se bat contre les écluses, évite les rives en pente et herbeuses, aspire moult végétation dans ses filtres et pour l’instant, pas un seul bateau de commerce, pas une seule péniche et les plaisanciers sont rares.
Arbres à gauche, arbres à droite, la longue marche continue. Soudain, un trou dans la dense végétation offrant furtivement un coup d’œil sur les champs dorés fraîchement moissonnés. De loin en loin un héron s’envole, plus rarement un joli martin-pêcheur turquoise et jaune. Quelques pêcheurs en phase hypnotique, l’œil rivé sur leur bouchon désespérément immobile, des cyclistes qui nous doublent sans effort, libres de toute écluse.
Après 6 heures et demi, 11 écluses, 3 ponts tournants et 25 km, à la sortie de l’écluse de Bruxière, un pont, suivi d’une courbe, et, oh surprise, se découvre la halte nautique de Froncles dans un très joli cadre, remplie de bateaux de plaisance. Pas une seule place. Deux plaisanciers s’engueulent pour un problème d’amarres mal frappées. Tous les plaisanciers du canal ont dû se donner rendez-vous à Froncles. 

Le ponton des VNF à Froncles

Du pont de son joli bateau de rivière, un sympathique skipper,  nous hèle et indique que 50 m plus loin se trouve un ponton, celui des VNF, libre et bien adapté à Troll. Deux fonctionnaires des VNF nous prennent les amarres. Face à l’écluse de Froncles, l’endroit est superbe. En fin de journée les « VNF » viennent nous annoncer l’improbable, l'aléatoire, l'hypothétique, l'incertain, l'invraisemblable évènement. Une péniche, qu’il faut appeler un « commerce » pour faire pro, est annoncée pour le lendemain. Heure de passage à Froncles aux environs de midi. C’est « Cindy » dit un VNF avec l’air préoccupé. « Cindy », menée par un marinier qui n’a pas la réputation de beaucoup se pousser surtout pour un plaisancier. Donc, place aux travailleurs, aux nobles des voies navigables. Troll ne veut pas croiser « Cindy » sur ce capillaire sanguin et restera amarré en l’attendant… sous la pluie. Côtelettes d’agneau agrémentées d’une semoule de couscous. Et soudain, émerge de l’écluse, le monstre, le seigneur des canaux qui glisse lentement et frôle Troll. Le marinier grisonnant, casquette sur le haut du crâne, pieds sur sa barre à roue répond dignement à nos saluts d’un petit hochement de tête, tandis que sa marinière, indifférente, passe le balai sur un pont déjà rutilant. La pluie bat le pont.










Une pluie finit toujours par cesser. Troll glisse sur une eau plus herbeuse que jamais. Sous la coque, la canopée aquatique défile, remplissant les filtres qui, une fois de plus seront vidés de leur abondante salade, à l’étape, ce soir.
L’étape sera Joinville, pas Joinville le pont et ses guinguettes, mais Joinville en Champagne, le fief des de Guise. Au carrefour de la Champagne et de la Lorraine, Joinville, une petite ville traversée par une Marne pas encore navigable, doublée par le canal qui nous porte. Les bateliers flânent dans les ruelles étroites, bordées de maisons médiévales blotties au long de la Marne, berges calmes et verdoyantes, enchevêtrement de toits et de murs anciens, cours intérieures, mystérieuses et secrètes. 

 La Marne à Joinville
Mais le clou de Joinville reste le château des De Guise construit entre 1533 et 1546 par le premier duc, Claude de Lorraine.
En 1978, il fut acquis par le conseil général de la Haute-Marne et sa restauration fut confiée aux Monuments historiques. Le château est aujourd’hui Centre Culturel de Rencontre et accueille des manifestations (concerts, expositions...). Aujourd’hui le thème est le son. Titre de l’exposition : "Le Son Est Toujours Présent", une exposition insolite. Animées par le vent, le spectateur, ou de petits moteurs, les sculptures sonores de Will Menter produisent des rythmes, des raclements, des sons clairs et tintinnabulants, des percussions mates et des chuchotis organiques dans une atmosphère ludique. Les mariniers, perplexes arpentes les pièces renaissances. Quant au jardin du château, il fait le bonheur des bateliers : enchevêtrement de lavandes, de santolines, de petits buis taillés et d’arbres fruitiers, une symphonie de parfums et de couleurs. Moitié jardin à la française, moitié fausse anarchie romantique à l’anglaise, le tout agrémenté de pièces d’eau.

 Chez les de Guise à Joinville
Au lendemain de cette belle visite ensoleillée, Troll se déhale sous la pluie. Le Captain, stoïque, barre dans le cockpit, en plein air. L’attention est maximale. A la sortie de Joinville, le pont le plus bas de tout le périple : 3.45m ! Cinq centimètres de jeu ! Troll sert les fesses. Sur la berge, sous le pont, un VNF est présent, prêt à baisser le niveau du bief si ça ne passe pas. Le Captain se cache au fond du cockpit pour ne pas être décapité, et ça passe.  Troll passe tout seul. Pauvre Troll, qui navigue sur une canopée aquatique de plus en plus dense, une véritable forêt engloutie. Quatre, cinq, six écluses on ne compte plus, une belle brochette de ponts levants, tournants, grinçants, rouillés qui laissent traverser Troll à contrecœur, lui laissant un passage tout juste suffisant. Pour la première fois, les deux bords touchent en même temps. Vraiment étroit ! On parlait de France profonde. En parler, c’est une chose … maintenant on le vit au quotidien. Troll continue son chemin, avale les écluses et Bayard succède à Joinville. La halte nautique de Bayard, une halte monoplace, tout simplement. Et Troll tend le cou et se dit « M… elle est prise ! » Mais non, la chance nous sourit. La petite péniche qui l’occupe bat pavillon Néo-Zélandais, le style « Cruise the charming french canals ». Le skipper lance «  Pas de problème pour vous, nous appareillons dans cinq minutes. » C’est ainsi que le ponton vit successivement arriver un bateau des antipodes et un Helvète. Bayard cité internationale. Une grosse péniche vient se placer derrière nous le long des berges herbeuses, en route pour Valence, vers son destin, le futur restaurant de la Marina de la Drome. Marc et Betty sont à Vitry-le-François où ils nous attendaient avec leur « Conrad », à 46 km, autant dire le bout du monde, à notre rythme de limace affolée. D’un coup de voiture en 45 minutes, les voilà qui arrivent à bord et remontent le moral des mariniers de Troll, moral en pleine déliquescence.
Troll regarde d’un air morne la halte de Saint-Dizier, long quai au milieu de nulle part, et passe son chemin. Nous ne verrons pas les fers forgés fruits du même artiste Art nouveau qui réalisa les stations de métro de Paris. Le canal taille maintenant sa route dans la plaine et devient rectiligne. Quelques cinquante mètres avant l’Ecluse d’Orconte, une jolie halte nautique bien équipée nous tend les bras à la fin de cette longue journée de 14 écluses et 32 km. Un autre Néo-Z charmant occupe déjà les lieux. Nos routes se croisent et nous échangeons nos expériences. Au matin, après le sacro-saint nettoyage des filtres bourrés de verdure, le Captain observe le manège des VNF au travail, l’équipe chargée de l’entretien des berges. En train de nettoyer leur tondeuse géante, ils trempent et retrempent le bras articulé de l’engin dans… l’écluse qui bientôt n’est plus qu’un cloaque herbeux. Aux commentaires du Captain sur l’effet catastrophique sur les moteurs, le préposé répondit que c’est un problème d’effectif. Comment argumenter face à la bêtise et l’incohérence.
Encore 13km et Troll fait une entrée triomphale à Vitry-le-François, la fin du canal aux 134 écluses. L’équipage pousse des hourrah en prenant la place qui lui a été réservée par Marc dont le Conrad appareilla la veille.
Non, le passage du sud au nord de la France, n’est pas une opération simple. Grimper 340m pour voir enfin les eaux renoncer à couler vers la Méditerranée et couler vers la mer du nord, naviguer sur des eaux encrassées, passer des dizaines et des dizaines d’écluses, passer d’un village tristounet à un autre village mélancolique ou un autre carrément sinistre. Oui le skipper Irlandais rencontré à Pontailler avait raison et son résumé était parfait « Trop d’’écluses, pas assez de bistros ! ».
224km, 114 écluses, 14 jours, des kilos d’herbes sortis des filtres, des zarbres, des zarbres et des zarbres, des hérons, des hérons et des hérons…
Les 14  « grandes »    écluses sur le Rhône et les 7 « moyennes » sur la Saône que nous avions passées la première quinzaine d’août, nous semblent être aujourd’hui un rêve.
Vitry-le-François est situé à la jonction de 3 canaux : le canal Saône-Marne d’où Troll arrive, le canal latéral à la Marne, notre prochaine destination et le canal de la Marne au Rhin que Conrad vient d’embouquer pour rejoindre son port d’attache belge, d’où un port bien équipé et bien géré par deux hôtesses accueillantes qui nous renseignent sur le tourisme local, les activités culturelles de la ville et, bien sûr, les restos. 



A vitry-le-François

Quand François 1er décida de reconstruire Vitry en Perthois, détruite par les soldats de Charles Quint, il confia cette mission à  Girolamo Marini, architecte italien, qui, de toutes les figures géométriques esquissées, retint finalement un carré. La place centrale est carrée et la ville est scindée par deux grandes rues qui se croisent à angle droit, sur la place centrale, formant quatre carrés dont chacun est divisé en quatre parties par des rues, créant ainsi un damier.
La ville était protégée par  quatre portes, avec pont-levis, s'ouvrant aux quatre points cardinaux aux extrémités des deux rues principales. Une règle + une équerre et le tour est joué !


Vitry-le-François, plan de l'architecte

Détruite à 90% pendant la seconde guerre mondiale, la vieille ville a été en grande partie reconstruite à l’identique et la forme en carré de l'ancienne ville ainsi que le tracé en damier ont été heureusement conservés et bien visible ce qui facilite le repérage de deux touristes distraits.
Des moules-frites à la TGB, la Très Grande Brasserie, remet l’équipage sur pied.
Après mûres réflexions et analyses des options, Troll décide de prendre un raccourci vers la Belgique et la Hollande, et de courcircuiter Paris, car, trop fatigués les mariniers ne pourraient pas en profiter pleinement.
On s’imaginait voguant sur la Marne vers Paris, et bien non, demain Troll embouquera le canal latéral à la Marne jusqu’à Condé-sur-Marne et là, à droite toute, direction Reims.
Ne croyez pas que Vitry voit la fin des écluses Freycinet. Que nenni Messire ! Il en reste encore 42…

Le canal latéral à la Marne
A l’aube nos deux voisins, une péniche batave et une vedette belge, qui depuis deux jours considéraient que Troll était somme toute un bon quai, se désamarrent et nous rendent notre liberté.
Bien que sujet lui aussi à la Freycinette, le canal latéral à la Marne est très différent du précédent. Plus large, le canal permet des croisements faciles, les écluses sont bien entretenues et non inondées, mais hélas encore boueuses et herbeuses. Messieurs des VNF merci de nettoyer vos canaux !
L’écluse Saint Germain est en panne. La queue de Mickey tournée par la marinière est sans action. Deux feux rouges : en panne ! La péniche « Mi Amor » s’amarre. Troll s’amarre. Le Captain va aux nouvelles. Le capitaine du « Mi Amor » indique qu’il a contacté les VNF et ajoute « Pourvu que le responsable de piquet n’ait pas un déjeuner de famille ! » Non, un quart d’heure plus tard la petite fourgonnette VNF arrive, le technicien décoince le fin de course des portes de l’écluse et c’est reparti. « Mi Amor » écluse en premier. Place aux pros.
Au bout de 32km, 8 écluses (plus que 34) et un million de peupliers, Troll atteint Châlons-en-Champagne, un joli port, au pied de la cathédrale St Etienne. Le capitaine du port prévenu de notre arrivée par les gentilles hôtesses de Vitry est sur le quai. Par téléphone, il nous indique une place le long du quai en ajoutant « c’est très juste mais si vous vous sentez capable… » Troll entame une marche arrière genre « comment garer un Fiat 500 entre deux 4x4 », et tout à coup reçoit une bordée d’injures d’un pêcheur, installé à la place visée. Avec l’accent pied noir des banlieues « Non mais t’a vu ce mec ! Y se fait pas chier ! Tu vas voir, y va pas oser débarquer pour que je lui casse la gueule… » Je ne garde ici qu’une version censurée accessible aux enfants de moins de douze ans. Finalement, sa copine lui fait remarquer qu’après tout c’est un port, et le pêcheur range son matériel en lançant quelques dernières bordées d’injures. Bienvenue à Chalon-en-Champagne. Ouvert depuis une année, ce nouveau relais nautique de Châlons-en-Champagne, situé en plein centre-ville,  offre aux plaisanciers de passage une vingtaine de places équipées de belles installations : une capitainerie avec des douches, une pompe aspirante pour les eaux noires, et des branchements pour l'eau et l'électricité. Et, en prime, un accueil très chaleureux (je parle ici du responsable du port, pas du pêcheur).

Châlon en Champagne


Cathédrale Saint-Etienne

 Châlon, la rue de la Marne
Bras dessus-bras dessous, l’équipage arpente la rue de la Marne, les Champs-Elysées de Châlon-en-champagne jusqu’à la place monumentale  ou trône l’hôtel de ville, magnifique exemple d’architecture classique du XVIIIe siècle, récemment restauré, superbe et finit son circuit à la terrasse d’un café branché chalonnais, place de la République. Quand on est en champagne, que commande-t-on ? Deux coupes de champagne, bien sûr. Une bonne occasion pour décider de profiter un jour de plus de cette belle ville. Et de flâner devant l’hôtel des intendants de Champagne : Aujourd'hui la Préfecture de la Région Champagne-Ardenne, le bureau de Jean-Paul Bachy, le lointain cousin. Ou encore, au cœur de la vieille ville ou le long du Mau, les superbes maisons en pans de bois, le matériau le plus employé dans la construction des maisons châlonnaises d'habitation, jusqu'au début du XXe siècle, faute de pierres dures dans le sous-sol local. Parait-il 75% des immeubles qui constituent le patrimoine ancien de Chalons sont construits en pans de bois. On ne quittera pas Chalons sans visiter l’énorme cathédrale Saint-Etienne dont la taille est tellement disproportionnée au cœur de la petite cité.




Châlon en Champagne

Une petite étape pour en finir avec le canal latéral à la Marne. Une grande ligne droite de 14 km, 3 malheureuses écluses et c’est Condé-sur-Marne. Une bonne étape où les écluses sont propres et la végétation aquatique, le  cauchemar des filtres, rare.
Le long des berges de nombreux pêcheurs équipés de tout le matériel dernier cri, concentrés, attentifs, aux aguets, silencieux, appliqués et taciturnes. Et ces foutus bateaux qui perturbent tout, ces hélices qui brassent la vase, ce bruit qui effraie, qui fait fuir. Un canal, une rivière, mais c’est le domaine des pêcheurs ! Des bateaux ? mais pourquoi faire. Dans son superbe isolement, le pêcheur devient même parfois agressif. « Bonjour » lance le Captain. « Ta gueule ! » répond le pêcheur. A la sortie d’une écluse le bruit du propulseur d’étrave entraine un « Mais qu’est-ce que c’est que cette saloperie ? mes poissons vont être tous niqués ! » et le Captain de répondre « C’est une nouvelle technique de pêche : on aspire les poissons et de l’autre côté sortent les filets préparés » Le pêcheur apprécia l’humour. Mais il y a heureusement des exceptions : « Bonjour, où allez-vous ? » « En Hollande » « Bon voyage, bonnes tulipes ! »
Amarrés à Condé, le long d’un quai de palplanches, une bonne nouvelle, les filtres sont très peu chargés de végétation et une mauvaise, le générateur ne tourne pas rond. Vraiment la poisse car le générateur constitue la seule source d’énergie pour charger les batteries du propulseur lorsque Troll est en rase campagne sans connexion au réseau. Et pour ajuster le tir à l’entrée et la sortie des écluses Freycinet le propulseur est indispensable. Le résultat : une mauvaise nuit à ressasser toutes les solutions de dépannage possibles. Au petit matin, le générateur tourne sans problème. Le Captain a-t-il été victime d’hallucinations ?

Le canal de l’Aisne à la Marne
Au petit jour, le nouveau canal de l’Aisne à la Marne a disparu dans une ambiance ouatée. Troll, qui en a vu d’autres, appareille pour s’attaquer à une série de huit écluses synchronisées distantes de 500m. La marinière tourne la queue de Mickey devant la première écluse et tout s’enchaîne jusqu’à la huitième. Un super-système. Il ne reste qu’à maintenir vivace la concentration à l’entrée de chaque écluse en utilisant la technique maintenant très au point du tandem apponteur-pilote de chasse. Et, pour ne pas perdre la forme, aux 8 écluses succèdent un tunnel de 2.3km, le tunnel de Billy-le-grand. Encore un tunnel sur mesure taillé juste-au-corps.
Quelques centaines de mètres avant l’entrée du tunnel le canal s’élargit créant une sorte de port. Quelques péniches transformées en habitation, fleuries, colorées s’alignent le long des rives, un petit Sausalito des années 70. Vaudemange, le village est à quelques pas. Voilà une halte bien située sur le canal, avec probablement des rencontres hautes en couleurs en perspective.
Le feu est vert, à nous deux Billy-the-Kid. Les néons s’allument au passage de Troll, des souffleries mugissent le long de la voute. « Tribord », « Bâbord », « Tribord » hurle la marinière. Londres 1940, c’est le blitz ! Droit devant, un confetti lumineux qui grossit, la sortie.
A la sortie, un « commerce » se met en route bien content de voir Troll s’extraire de ce trou noir et le feu passer enfin au vert. D’immenses arbres de toutes variétés peupliers, noyers, trembles, frênes, érables, platanes et autres conifères conspirent sur les berges pour masquer le paysage aux mariniers. Pas de vignes en champagne, pas d’églises romanes, tout a disparu derrière ce mur végétal.
Trois écluses avalantes, les meilleures, plus tard, Troll fait son entrée dans la halte nautique de Sillery, un port très bien aménagé, très bien équipé, préféré au port de Reims coincé entre une route à grande circulation et l’autoroute. Une charmante et élégante anglaise à grand chapeau blanc nous prend les amarres. La place est superbe. A peine amarré, le Captain présente tous les symptômes d’un « Break down » ou plutôt d’un « Burnout »,  des troubles cognitifs, des difficultés de concentration, troubles de la mémoire, un état de confusion général. Impossible de se rappeler la route suivie par Troll depuis Port-Saint-Louis, les noms des lieux traversés, les noms des canaux, même le nom du village quitté le matin même, Condé, tout a disparu, effacé. « Mais non, je n’ai jamais été à Condé ! » Un état d’épuisement avancé. Ce sentiment d’effacement du disque dur est vraiment angoissant. La nuit suivante, le sommeil fut profond et au matin, quelqu’un avait dû presser la touche « reset », toute la mémoire était à poste. Aujourd’hui en écrivant ces lignes je me rappelle que je ne me rappelais de rien. C’est bon signe.

Halte nautique de Sillery

 

La touche reset ayant libéré de la mémoire, les deux mariniers sautent dans un taxi, direction l’Office du Tourisme de Reims, à deux pas de la cathédrale, à 20km de Sillery. Deux faits imprimés dans le cerveau de tout écolier dès son plus jeune âge concernent la ville de Reims et remontent à la surface : le baptême et le sacre de Clovis vers l’an 500 et Reims la capitale du champagne. Les deux mariniers s’engouffrent dans l’Office du Tourisme, persuadés qu’il y a sûrement autre chose à voir, et s’inscrivent pour une visite guidée en minibus décapotable. « Quel est votre nom ? » « Bachy » « Ah vous êtes parents de notre Président » « Oui, nos grands-pères étaient cousins». L’audiophone rivé à l’oreille, nous découvrons sous le soleil de ce début septembre une ville magnifique. Les commentaires, déclenchés par GPS, sont parfaitement synchrones. Défilent sous nos yeux l’hôtel de ville, la place royale avec la statue de Louis XV, l’ancien collège des Jésuites, la Basilique Saint-Rémi, le Palais de Tau, la chapelle Fujita, l’hôtel de la Salle, la bibliothèque Carnégie, les halles conçues par Eugène Freyssinet (au secours ! Mais non, aucun problème, aucun lien de parenté avec notre tortionnaire Charles de Freycinet), les « palais » des propriétaires des grandes marques de champagne, Veuve Clicquot, Lanson, Mumm, Pommery etc., la porte de Mars, entrée de la ville à l’époque romaine, et enfin, la cité jardin du chemin vert une réalisation urbanistique exceptionnelle d’avant-garde pour l’époque. En 1919, alors que Reims est en ruines, la cité-jardin du Chemin Vert commence à émerger. Construite à la périphérie de la ville, elle est encore aujourd'hui considérée comme l'une des références d’urbanisme réussi. On réalise alors pour les familles ouvrières, 617 logements, de 14 types différents, sous forme de petites maisons de style alsacien, qui seront habitées dès mars 1922. Avec  près de 30 ans d’avance, à une époque où n’existent encore ni les Allocations Familiales, ni la Sécurité Sociale, ni les MJC, toute une série d’équipements et de services à destination des habitants : une association "La Maison de l’enfance" pour les mères et enfants en bas âge, une Maison commune avec bains-douches, un club, une bibliothèque, une salle des fêtes…, deux centres commerciaux, une boucherie, une boulangerie et un groupe scolaire. Impressionnant !

Le tour motorisé se termine. De l’impériale, le marinier repère un bistrot qui paraît bien sympathique. Le choix est bon, ce sera une immersion dans la vie champenoise. Dans une ambiance chaleureuse, sous une verrière Art Déco, on se régale d’une pintade au thym, arrosée, vous avez deviné de … champagne. Le moral remonte en flèche.

 

Café du Palais

 

Promenade digestive à travers la ville pour compléter le tour à bord de notre minibus à impériale. Nous raterons hélas une visite approfondie axée sur la « Reims Art Déco », Reims représente en effet le plus important exemple d’architecture des années 20, car, détruite à 80%, Reims connaît une phase intense de reconstruction pendant les années 1920. Nous ne verrons que la décoration intérieure de l’Hôtel de ville, l’extérieur de la bibliothèque Carnegie et quelques façades d’hôtels particuliers Cours Langlet.
Il faudra revenir.
Un restant de courage est rassemblé pour visiter encore le clou de Reims, la cathédrale. Une cathédrale unique par sa statuaire et sa luminosité. Tout le monde connait l’ange et son sourire, mais 2302 autres statues ornent les façades. Pour la lumière,  une profusion des roses, de fenêtres, finement ciselées,  totalement évidées. Une sacrée réalisation mécanique. Un calcul par la technique des éléments finis serait édifiant imagine le Captain-Ingénieur.
Un grand nombre de rois de France seront sacrés pendant plus de dix siècles de Louis le Pieux en 816 jusqu'à Charles X en 1825 et, dernier évènement historique  important, le 8 juillet 1962, de Gaulle et Adenauer
scellent la réconciliation franco-allemande au cours d’une «messe pour la paix» célébrée à la cathédrale de Reims le dimanche 8 juillet 1962.



Alors les Freycinet, ça rigole?

Vitraux de Chagal

La tête pleine d’images et d’Histoire, les deux mariniers regagnent le bord, prêts à affronter en toute quiétude un autre « Liegetag » comme dirait Doris. Un repos de l’âme mais agitation des corps... Nettoyage de Troll qui se débarrasse de son armure mais conserve sa côte de maille car Sillery c’est Freycinet – 19 ! A deux pas du port, des milliers de croix, de croissants et d’étoiles de David, quelques milliers parmi les dix millions de militaires tués pendant ce carnage de 14-18.

 Quais de Reims
Le ciel est bleu, la température douce, Troll reprend sa quête du nord bien décidé à changer de canal aujourd’hui. Après sept heures et demie de navigation, 35 km et 14 écluses, Troll s’amarre en aval de l’écluse de Berry3 sur le canal latéral à l’Aisne à Berry-au-Bac. Un km en amont, de nombreuses péniches sont en attente de chargement de céréales. Une vision insolite sur ces canaux habituellement presque déserts.

Canal latéral à l’Aisne et l’Aisne
L’éclusière remet au Captain une nouvelle boite magique de télécommande pour franchir les écluses de ce nouveau canal. Plus que 5 « Freycinet » ! La dernière ce sera pour demain. Deux péniches, deux commerces, «Rambo » et « L’Horizon » viennent se ranger le long du quai prenant Troll en sandwich. Deux impressionnants gardes du corps sur ce quai désert. Pendant l’amarrage, les marinières sont aux commandes, le marinier prenant en charge les lourdes amarres. Le canal est plus large, les écluses plus espacées, le trafic professionnel plus important. Liberty, Rambo, Sérénity, le jaune et noir Flétan, sont nos compagnons de voyage. Mais toujours cet aspect furo amazonien, l'enfermement végétal. Au bout de 20km, un embranchement vers la droite, le canal de l’Oise à l’Aines. Troll le dédaigne, refusant absolument le canal de St. Quentin et son redoutable tunnel à touage. Et le grand moment arriva, à Celles, Troll passe la dernière écluse Freycinet !!! La 156ème ! L’équipage a du mal à le croire jusqu’à l’écluse de Villeneuve qui, c’est bien vrai, mesure 8m de large. Soit 3m de plus, un rêve. Le Captain rentre dans l’écluse les yeux bandés. Non, j’exagère.
Donc, c’est fini, la rupture est consommée, Troll se sépare à tout jamais de Charles de Saulces de Freycinet, sinistre sire, qui fit passer en août 1879, alors ministre des travaux publics, une loi régissant la dimension des écluses de certains canaux, à seule fin de torturer les navigateurs de plaisance des générations à venir, de les forcer à se contorsionner pour entrer dans ces écluses qui prirent son nom « Freycinet », à seule fin de rappeler à tous que le tortionnaire c’est bien lui.
Donc Troll a rompu, ne veut plus jamais voir ce sinistre individu tout décoré et membre de l’académie des sciences qu’il fut. A tout jamais, Troll ne naviguera plus que  sur des canaux et des écluses au gabarit digne de lui.
Ceci est d’autant plus regrettable que dès avant sa naissance, pendant sa gestation, le gabarit de Troll fut choisi en fonction du sieur de Freycinet, afin d’accommoder ses fantasmes.
Amarrés à Soissons, à une halte nautique un peu tristounette, Troll partage le quai avec une collection de barques et autres pédalos et un bateau suédois, voilier sans mat, Soissonais depuis 2 jours dont le skipper, à la question posée par la marinière « que pensez-vous de Soisson ?», répond laconique : « Beaucoup, beaucoup d’églises ». Le Captain a mis à son programme du jour la vidange des deux Perkins. L’approvisionnement des 30 litres d’huile nécessaires implique l’intervention d’un taxi, suivie de trois heures de travail dans le compartiment moteur encore surchauffé. C’est fait. Les Perkins sont ravis.
Le lendemain, les mariniers déambulent sur la place du Marché, c’est samedi et l’activité est intense. A peine arrivé, un homme se précipite sur le Captain « Alors, cette vidange, c’est fait ? », mon chauffeur de taxi de la veille.
Sur la place, comme souvent, s’alignent les vêtements arrivant directement d’Asie. Le vrai marché, légumes, viandes, fromages et charcuterie, se contentera d’une partie des halles couvertes. Une immense queue devant un charcutier, les autres se partageant un ou deux clients. « Cette charcuterie est vraiment bonne ?» « Oh Madame, pas bonne, EX-TRA-OR-DI-NAIRE» Aucun doute, on est bien en France.

 Soissons

Troll, maintenant sur l’Aisne, se contente pour cet après-midi, post marché, d’une petite étape, 20km, bordés d’arbres, mais ça vous l’aviez deviné, et deux écluses, des vraies,  des larges, et atteint Vic-sur-Aisne une halte nautique campagnarde pleine de charme. « Ithaca », un bateau hollandais, est déjà amarré. Une belle péniche turquoise vient s’amarrer aux ducs d’Albe proches de l’écluse, prête à profiter la première de l’ouverture, dès 7.00 demain matin.
Une fois encore, l’aube est laiteuse, floue, mélancolique, ouatée, comme on voudra mais en tous cas peu apte à la navigation.
Vers 9.00 Phébus agite sa baguette magique et tout se dissipe dévoilant la même  campagne chargée d’arbres. 4 écluses plus loin, à Choisy-le-Bac, Troll prend un virage en épingle à cheveux à droite et embouque le Canal latéral à l’Oise.


Le canal latéral à l’Oise
Trois km plus loin c’est Janville. Un immense cimetière à péniches. Si vous voulez transformer une vieille péniche d’occasion en appartement flottant avec terrasses, jacusi, immense salon et au moins 10 chambres à coucher, c’est l’endroit. En plus les chantiers pour la transformation sont sur place. Il est 12.05 et c’est Dimanche, l’heure du déjeuner chez belle-maman qui fait une si bonne blanquette. Donc, pas d’éclusier. Troll s’amarre au quai de la ville au beau milieu d’une foire à la brocante, le vide grenier annuel. 13.30, l’éclusier qui n’a même pas eu le temps de goûter la tarte à la cassonade est opérationnel. L’écluse est d’un modèle spécial, fruit de l’imagination d’un projeteur farceur. Ici pas de bollards étagés le long de la paroi, pas de bollards flottants mais une barre de 4-5 cm de diamètre verticale derrière laquelle on passe l’amarre. A la montée des eaux, l’amarre glisse le long de la barre. Pas besoin de lubrifier, l’argile en suspension s’en charge. Résultat : un pont et des amarres couverts de boue et deux mariniers qui ressemblent à des marsupilamis. Dans sa tombe le projeteur en rigole encore. A la deuxième écluse ce sera pire encore. Alors que Troll s’approche en avant lente de l’écluse, feu au vert, portes ouvertes, un puissant courant latéral le propulse soudain violemment latéralement. Moteurs à fond inversés, la catastrophe est évitée de justesse. Troll évite le quai. Le Captain demande une explication à l’éclusier qui répond laconique « Aucune idée ». Le déjeuner de dimanche ne devait pas passer.
Et bientôt Troll arrive à Pont-l’Evêque à la confluence du canal latéral à l’Oise et du canal du Nord, notre prochain objectif. Pont-l’Evêque possède bien un port de plaisance mais trop petit pour gros Troll. Juste à la confluence, un bistro, « Le Confluent », dont la terrasse déborde de clients  par ce beau dimanche ensoleillé et en plus, comme à Janville c’est la brocante. Troll repère une place entre les deux petits bateaux de plaisance déjà amarrés. Juste la longueur. Ici pas de bollards mais la glissière de sécurité de la route fera l’affaire. Une dame, robe à fleurs et cheveux blancs, s’aplatit pour passer sous la glissière prend les amarres et les frappe sur les poteaux des glissières. Un peu étonnés que personne ne bouge pour venir l’aider, tout s’éclaire lorsque l’on apprend que personne ne doit aider une professionnelle comme Alfreda Colin née Cailler ancienne marinière à la retraite. Née sur une péniche de parents mariniers, elle aurait été vexée que quelqu’un vienne l’aider. Une vie à transporter des céréales, « Parce que c’est plus propre ! » à travers la France la Belgique la Hollande « et même l’Allemagne » « Et les enfants des mariniers, où vont-ils  à l’école ? » « Ils sont en pension dans des écoles spéciales pour les enfants de mariniers et de forains. Par exemple à Saint-Mammes dans un village du sud Seine-et-Marne » Les voyages lui manquent mais surtout son mari décédé l’année dernière et qui repose au cimetière de Pont-l’Evêque avec sa péniche dessinée sur sa pierre tombale et… à côté de la péniche, le nom d’Alfreda est déjà gravé… La terrasse fleurie du bistro « La confluence » se vide peu à peu, Alfreda rentre chez elle.



Pont L'Evèque
Les deux mariniers de Troll déambulent dans ce joli village de mariniers dont les maisons s'alignent le long du canal et du port.
Le soir les mariniers se retrouvent au bistro « Le Confluent », le cœur qui bat au milieu du village, bar, tabac, épicerie, brasserie, pizza comme dans les années 50. Une ambiance « Quai des brumes »  et à tout moment on s’attend à voir rentrer Gabin poussant la porte en relevant de son index pointé vers le ciel la visière de sa casquette en poussant un « Mssieudam ! ».
Ce soir-là, Gabin ne viendra pas mais sera remplacé par le patron du bistro qui vient aux nouvelles. Des plaisanciers de passage c’est plutôt rare. Le couscous est servi et notre hôte vêtu de son gros pull bleu s’éclipse. Deux minutes plus tard le voilà de retour avec un gros pull rouge. Tiens, il s’est changé, se dit le Captain. Jusqu’au moment où le pull bleu réapparait aux côtés du pull rouge. Des jumeaux, copies Xerox ! Joëlle et Viviane, leurs épouses, gèrent le bistro, cuisinent, servent, approvisionnent. Quant aux maris identiques, ils sont électriciens industriels… tous les deux.
L’accueil sera chaleureux le couscous, délicieux et les tartes maisons un régal. Le prix du menu ? 9.50 Euros. Quand je vous disais que c’était les années 50.
Il pleut, il pleut, le plafond est bas, l’ambiance morose. Les 1000 km et les 184 écluses commencent à se faire sérieusement sentir. Au milieu de l’après-midi, Catherine me dit « Et si on téléphonait à Alain et Monique pour leur demander un coup de main ? » Réponse du marinier « Ca fait une semaine que j’y pense… » Cinq minutes plus tard, au téléphone, après une seule phrase, Alain répondait « On arrive ! » On ne devait pas avoir l’air très frais pour susciter une pareille réponse aussi rapide. C’est bon l’amitié !
Deux jours à regarder tomber la pluie et, le surlendemain Alain et Monique descendent d’un taxi. Jamais un  « bienvenue à bord » ne fut plus chaleureux.
Une bouteille de crémant d’Alsace fut débouchée, suivie d’un petit salé aux lentilles préparé par nos nouveaux copains du « Confluent ».
Au revoir « Le Confluent* et merci de votre gentillesse. « Oh, nous, avec les gens on est toujours comme ça ! »

Canal du Nord et canal de la Sensée
Depuis Maxilly, le village où Troll quitta la Saône, nous naviguons sur des départementales, voire des chemins vicinaux. Aujourd’hui tout change Troll embouque une autoroute, le canal du nord.
La construction du canal commença en 1907 puis, complètement détruit pendant la guerre de 14, les travaux ne reprirent qu’après la seconde guerre mondiale pour s’achever en 1966. En quelque sorte un petit jeunot dans le réseau de canaux français. Mais le financement fut difficile et la liaison Grands Gabarits de Dunkerque fut complètement ratée à cause d’écluses trop petites 100x6 m -un rêve pour Troll - au lieu du modèle 200x12m du Rhône. Son élargissement et la réalisation de grandes écluses est toujours en attente dans les cartons. Un coup « oui on le fait », un coup « non c’est trop cher ». Cette « route express », très commerciale est en général boudée par les plaisanciers. Donc, pas de plaisanciers, pas ou peu de haltes nautiques. Troll avalera ce canal en deux jours. 

 Tunnel de Panneterie

Depuis Pont-L’Evêque après quatre écluses, manœuvrées à 4, un plaisir, le troisième tunnel de notre parcours se présente devant Troll : le souterrain de Panneterie dont le gabarit, adapté à celui des écluses (6m) est beaucoup plus confortable. Un mètre de plus ça compte ! Le feu est rouge et Troll se range sagement le long du quai d’attente.  45 minutes plus tard deux « commerces «  sortent du trou, le feu passe au vert et Troll s’élance, plonge dans le trou noir. Cette fois, Le Captain bénéficie de deux marinières postées sur le ponton avant. Quel luxe ! « Tribord » crie Monique, « bâbord » crie Catherine, brrrr, brrrr répond le propulseur. La péniche « Mi Amor » , une vieille connaissance, est croisée. Grands signes amicaux échangés. Troll s’amarre à Péronne, le long d’un quai commercial fait de palplanches. D’autres péniches sont en attente de chargement de sable. Ce soir, Troll se prend pour un pro. Les filtres sont presque propres car les rives du canal sont bétonnées et ne laissent que peu de chance aux plantes aquatiques.

 Tunnel de Ruyancourt
Pour une rude journée ce fut une rude et longue journée. Le trafic intense entraine de longues attentes aux écluses, il pleut et repleut, le plafond est bas et en prime un tunnel de 4354 m, le souterrain de Ruyaulcourt. Ce tunnel est spécial car divisé en 3 parties, deux voies uniques de 1 600 mètres et une de 1 150 mètres en son centre, permettant le croisement de bateaux. C’est le seul de ce type en France. Les deux marinières sont à poste, Troll se lance. La technique bâbord-tribord-brrr est parfaitement au point. Tous les 10m, un chiffre sur la voute indique la distance à la sortie… pour faire patienter. Au milieu, la double voie permet une phase décontractée. Pas de bateau en vue, pas de croisement. Le feu pour la seconde partie est vert. On fonce (ça, c’est uniquement une façon de parler)- Le petit confetti lumineux augmente, englobe Troll. C’est la sortie. Quatrième tunnel ! Le dernier !
C’est la sixième écluse, et, juste derrière, voilà Marquion et sa halte nautique. Plus exactement pour Troll un petit bout de quai commercial derrière une péniche presque sous un tuyau de chargement. Pourvu que Troll ne soit pas rempli de céréales pendant la nuit. Il pleut, pleut, pleut. Onze heures après le départ de Péronne, Troll est amarré, quai de ferraille, quai à chat, quai à rien. L’équipage se délasse, se sèche les pieds. C’est le nooooooord !
La chanson de Brel ne lâche pas le second :


video

Avec la mer du Nord pour dernier terrain vague
Et des vagues de dunes pour arrêter les vagues
Et de vagues rochers que les marées dépassent
Et qui ont à jamais le cœur à marée basse
Avec infiniment de brumes à venir
Avec le vent de l'est écoutez-le tenir
Avec le vent d'ouest écoutez-le vouloir
Avec le vent du nord écoutez-le craquer
Quand le vent est au sud écoutez-le chanter
Le plat pays qui est le mien

Le vent souffle du nord et on l’entend craquer.

 Marquion

Aujourd’hui c’est un grand jour, aujourd’hui Troll aura complètement traversé la France du sud au nord, c’est le 32ème jour de navigation depuis Port-Saint-Louis. Et autre particularité, l’objectif est Mortagne-du-Nord, le berceau de la branche maternelle de la famille du Captain.
Le plat pays c’est aussi celui des péniches,  des mariniers et leurs mystères. Des tas de graviers dans un sens, des tas de graviers dans l’autre sens, des scories dans un sens, des tas de scories dans l’autre sens, des chalands en route, beaucoup en attente. Arrive Arieux et Palluel, la dernière écluse du canal du nord. Les bollards sont verticalement très espacés, Alain joue les acrobates et renoue avec son entraînement bavarois. A droite toute, Troll embouque le canal de la Sensée, une « autoroute » de liaison canal du nord-Escaut, un carrefour encombré de nombreuses péniches  « en attente ». La Sensée est large, très large et, oh miracle, un canal sans écluse. Beaucoup plus vieux que le canal du Nord, le canal de la Sensée a été élaboré sous Napoléon et décidé en 1806. Il sera achevé en 1820 alors que le grand-homme se reposait à Saint-Hélène.

L'embranchement Canal du Nord-Canal de la Sensée
 
A Pont-Malin, le canal rejoint l’Escaut, le fleuve qui nous ménera tout schuss à la mer.
L’Escaut
En attente devant l’écluse de Pont-Malin, Troll enfile sa tenue mi-saison : capote levée et mat oblique. Le tirant d’air passe de 3.4m à 5m ce qui libère complètement la visibilité du poste de pilotage intérieur. Magnifique quand il pleut et il pleut. Dans l’écluse, aux côtés de Troll, un curieux petit bateau, 9 mètres environ, un bateau de pêche méditerranéen typique, immatriculé en Tunisie. Sur le poste de pilotage en travers une inscription :

LAMPEDUSA ----à  LONDON
www.TO6411.net

Lucy

TO 6411
En attente devant l’écluse de Fresne, Troll amarré à un ponton-halte nautique, accueille TO6411 à couple. Seule à bord depuis Lampedusa qu’elle a quitté le 20 juin, la jolie Lucy commence à trouver son « trip » un peu long surtout depuis le retour de la pluie. La hauteur sous barrot dans l’habitacle ne permet que la station couchée, n’est pas étanche et tout est mouillé. Son sourire épanoui lorsque Catherine lui tendit un bol de soupe chaude en disait long « Oh my God, something hot ! ». Lucy est souriante, gaie, rit en secouant sa queue de cheval. Le canal Saône-Marne, pour nous un mauvais souvenir, fut pour elle « I almost got claustrophobia ». L’objectif de Lucy est d’amener le bateau à Londres pour l’exposer et faire prendre conscience de ce phénomène migratoire et des mafias qui l’exploite.  TO6411 a été utilisé en mars 2012 par des trafiquants  pour transporter 36 migrants depuis l’Afrique du nord, dont 3 enfants et une femme enceinte.
Lucy Wood est une artiste. Son site : http://www.to6411.net/
Impressionnante cette Lucy !
A Valenciennes une profonde pensée pour le père du Captain qui est né le jour de Noël 1903 dans cette ville. Encore deux écluses et Troll passe sous le pont de Mortagne, un coup de barre sur bâbord, suivi d’une approche lente vers le quai Louis Caby, à la jonction Scarpe-Escaut car les fonds sont incertains. La voix de Bonne-Maman résonne dans la tête du Captain « Mortagne ? Mais c’est à la jonction de la Scarpe et de l’Escaut » Eh bien nous y sommes !
Francis est sur le quai et filme l’arrivée historique !


Mortagne du Nord

L'Escaut à Mortagne

Elisabeth, la cousine du Captain, et Francis le cousin par alliance reçoivent l’équipage au grand complet. La complicité entre les deux cousins reste intacte et perdure depuis 60 ans… Un plongeon dans la vie du noooooord…, autour d’une tarte au Maroilles, le redoutable fromage (rappelons aux fidèles lecteurs que pendant des siècles, les Bachy ont été cultivateurs à Maroilles. Le grand-père du Captain, le premier, a laissé tomber la charrue pour l’ingénierie), et une autre tarte à la cassonade. Un retour aux racines. Une superbe soirée. Une journée off à Mortagne pour parfaire la visite familiale. Le captain rend visite à sa grand-mère, bonne maman, et à sa mère, au cimetière de Mortagne. Devoir de mémoire, tout simplement.
Un tour de région commenté par les cousins, andouillettes grillées, thé à bord. Au revoir les sympathiques cousins !
Après une nuit venteuse assortie de cataractes, Troll, couvert de feuilles de platanes se secoue, Un temps frisquet mais un ciel bleu oublié depuis plus d’une semaine.

 Traversée de la Belgique

A cinquante mètres de l’amarrage, Troll quitte la France traversée en 32 jours, se relance sur l’Escaut et passe en Belgique. A nous la Belgique lancent l’équipage et Troll. Le changement est spectaculaire. Plus de rives bordées de denses forêts claustrophobiques, les rives, dégagées et bien entretenues, fraichement tondues, laissent voir la campagne, les villages proprets bien soignés. La Hollande n’est pas loin.

 L'Escaut belge

A la première écluse, le captain se rend à la tour de contrôle pour enregistrer Troll et l’habiliter à utiliser le réseau fluvial belge. Troll est maintenant MET7023 à vie. L’éclusier est en uniforme et galonné. Encore un sacré contraste. Nous éclusons avec Flétan qui fait de temps à autre route avec Troll depuis Reims et apporte des céréales à Anvers.



 Troll et son copain Flétan
Les quais de Tournai, rénovés depuis moins d’une dizaine d’années, défilent, superbes maisons du 17ème, à l’époque où Louis XIV se sentait ici chez lui et décidait de canaliser l’Escaut. Devant Troll se dresse le pont des Trous, construit en 1302 pour arrêter l’envahisseur mais Troll n’est pas un envahisseur et  passe sous l’arche centrale en  pensant à ses ancêtres qui, comme lui passaient sous ces arches, mais tirés par des chevaux.

Tournai, le pont des trous

Traversée de Oudenaarde

 

Oudenaarde, la place du marché

Quatre écluses et 50km plus loin, Troll entre dans Oudenaarde. Un appel VHF et quelques minutes plus tard le pont levant s’ouvre. Le Captain avait hésité entre le quai de la ville et la marina paraît-il très exigue. La seconde solution est retenue car quand on a réussi à rentrer dans la marina d’Attila à Esztergom en Hongrie, tout est possible. Troll approuve et s’amarre au début d’un ponton flottant de 100m avec eau et bornes électriques.  Le chenal est étroit et nécessitera une sortie en marche arrière. La méthode Attila, bien sûr.

Tout rappelle ici que nous sommes arrivés en Flandre : les maisons colorées à pignon, genre hanséatique avec toits pentus et escaliers tournants. En fin de journée Jean-Marie et Kali arrivent de Waterloo saluer le vaillant équipage vu pour la dernière fois dans l’est de la méditerranée. Leur « Marone » les attend à Leros, prêt à les recevoir dans quelques jours. Sympathiques retrouvailles à bord puis autour de moules-frites à la brasserie Cesar sur la place du marché.

Une marche arrière et un raclement du fond plus loin, Troll est en route pour Gand ou Ghent suivant quel côté vous vous trouvez de cette foutue frontière linguistique. Ici, pas d’erreur ce sont les Flandres alors Troll va à Ghent. D’écluse en écluse Troll retrouve Fletan, son copain noir et jaune. Les céréales qu’il transporte sont de l’orge à destination d’une brasserie d’Anvers. Donc lorsqu’à Anvers on déguste la célèbre Bolleke à la brasserie De Koninck peut-être l’orge brassé arrive de  Champagne. La bière, elle aussi, est en phase de mondialisation. Trois écluses à la suite Troll aura les mêmes trois voisins, Fletan et deux autres « Commerces ». A chaque fois chacun reprend sa place et Troll est très fier d’être enfin considéré comme un pro. Des plaisanciers francophones nous avaient mis en garde contre les éclusiers flamands qui refusent de parler français. C’est absolument faux ! Les éclusiers flamingant sont en réalité charmants « Je monte un commerce. Tu attends cinq minutes et après je m’occupe de toi » puisque le « vous » n’existe pas en flamand. Les chemins de halage transformés en pistes cyclables laissent passer des groupes de cyclistes, justes au corps bariolés, pédalant en masse compacte comme un essai d’abeilles bzzzzzz ils sont déjà passés. A l’approche de Ghent, nous côtoyons de plus en plus de gros calibres. La campagne est belle, parsemée de fermes cossues. L’Escaut vient buter contre le Ringvaart, le périphérique aquatique de la ville, mais continue  presque dans l’axe, de l’autre côté pour s’enfoncer dans la ville. Rien à tribord, rien à bâbord, Troll traverse, passe une écluse ancienne ouverte et vient s’amarrer le long d’un ponton à la position 510 00’ 50.63N, 30 44’ 31.40E indiquée par Marc pour notre rendez-vous. C’est clair, c’est précis ! La porte du compartiment moteur est ouverte pour réchauffer le carré tandis que la tarte à l’oignon de la cousine Elisabeth réchauffe les estomacs. De la vieille écluse sort Conrad dont Troll a beaucoup entendu parler et qu’il est impatient de rencontrer.

Et Conrad arrive à son tour.

 

Conrad en vue!





Traversée de Gand en escadre

 

Troll suit Conrad qui connait les parages comme sa poche dans un labyrinthe de canaux urbains, écluse avec son copain, arrive finalement à la marina Portus Ganda en pleine vieille ville et s’amarre à une superbe place qui lui était réservée le long du quai. Pour fêter l’évènement, les deux équipages dînent à bord de Conrad d’une magnifique blanquette façon Betty. Une super soirée à six.

Conrad quitte Ghent dès le demain pour Terneuzen, avec au programme de la journée, une sortie de l’eau dans un chantier. La remise à l’eau est prévue pour le surlendemain. Rendez-vous est pris entre Troll et Conrad ce jour-là devant l’écluse de Terneuzen vers midi.
L’équipage dispose donc d’une journée pour partir à la découverte de la belle ville de Ghent par un temps maussado-pluvieux. La marina Portus Ganda est idéalement placée pour visiter le cœur historique de cette ancienne cité drapière. En un quart d’heure les quatre mariniers atteignent la Limburgstraat qui aligne tous les joyaux du patrimoine gantois : le palais episcopal, la cathédrale Saint Bavon, le beffroi symbole de l'indépendance de la ville, l’hôtel de ville, l’église Saint Nicolas, tout ça le long d’une même rue, un rêve pour visiteurs pressés. Au bout de la rue, on enjambe la Lys en traversant un petit pont  et admirons les maisons à pignons qui bordent ses quais. Ce quartier médiéval enchaîne ses ruelles sinueuses, mélange de vieille bâtisses et de boutiques de design, la réconciliation des anciens et des modernes, une spécialité hollandaise. Tous les guides en parlent, alors nous avons flanché : direction la cathédrale Saint-Bavon pour admirer (admiration obligatoire) le tableau de l’agneau mystique. Un polyptique peint en 1432 par les frères Van Eyck qui symbolise le sacrifice du Christ en 24 panneaux. Tout y passe pour d’une part inspirer la crainte, la culpabilité  et le repentir et d’autre part bien marquer la supériorité des puissants. Enfin… un mécréant n’est pas le meilleure juge pour une telle œuvre d’art dont la valeur artistique est sans aucun doute fabuleuse, puisque ce retable est l'œuvre d'art la plus fréquemment volée dans l'histoire, treize vols en six siècles.
Sur le chemin du retour, les mariniers admirent encore une fois l’enfilade des trois tours bordant cette avenue magique : Saint Nicolas, le  Beffroi et Saint Bavan et passent devant le Château de Gérard le Diable qui avec le Captain n’a en commun que le prénom.



En flânant dans Gand






 A la marina Portus Ganda

De retour à bord, le Captain reçoit la visite d’un plaisancier qui a le projet de rejoindre l’année prochaine la Méditerranée par les canaux français et vient recevoir quelques conseils pour l’organisation de ce périple. Il repartira avec 6 parre battages modèle péniche qui lui seront bien utiles dans les écluses qui débordent. Conrad en récupérera 6 autres le lendemain à Zierikzee. Troll est maintenant en configuration « mer ».

La Zeelande et la Meuse

Ce matin-là, Troll est tout émoustillé. Dans quelques heures l’eau va augmenter son taux de salinité de 0 à 35 g/litre ! Fini les méandres, les eaux pleines d’herbes, les écluses incessantes, la contrainte unidirectionnelle. Plus que 25 km deux ponts levis et une écluse et vive la liberté ! Le canal de Terneuzen est large comme une autoroute américaine et le trafic commercial est intense. Les péniches ont fait place aux cargos tractés par des remorqueurs. Devant l’écluse de Terneuzen, la limite entre l’Escaut et l’estuaire,  la mer du Nord, Conrad est là, en standby attendant son copain Troll. Les feux passent au vert, c’est notre tour. On descend de presque rien. Troll vogue à nouveau dans un univers à deux dimensions, le pilote automatique reprend du service, les stabilisateurs se dégourdissent les muscles. 

 


Conrad et Troll, un air de famille

 

A gauche, de la place, à droite, de la place, de l’eau tout autour, un rêve. En plus rien de plus simple, Conrad montre la route au milieu d’une nuées de bouées car ici certains bancs de sable  découvrent avec la marée. Les courants sont favorables et les deux bateaux filent un train d’ enfer. Une petite entorse à l’euphorie,  pour passer du Westershelde à l’Oostershelde, il faut quand même prendre un bout de canal équipé …  d’une écluse. Troll soupire mais se résigne car de belles écluses comme ça… Les deux bateaux atteignent Zierikzee en fin d’après-midi sous un ciel plombé et un petit crachin, mais, ici, ça fait partie du décor. Amarrage le long d’un ponton de bois dans le chenal d’entrée de Zierikzee, devant deux vieux gréements. Les deux équipages, sous un crachin breton rentrent dans la ville par la porte sud, admirent le magnifique pont à bascule, longent l’ancien port rempli de tjalk, ces bateaux typiques hollandais, longs, étroits et peu profonds aux formes avant et arrière très arrondies, équipés de deux dérives latérales et gréés aurique et finalement s’enfournent dans le restaurant De Drie Morianen dont la réputation des moules frites a déjà fait plusieurs fois le tour du monde.

 

 

 

Conrad et Troll à Zierikzee

 




Zierikzee

 

Par un ciel toujours plombé, Conrad et Troll quittent la petite ville musée et se séparent sous le gigantesque pont de Zelande, 50 arches et 5 km. 17 m de tirant d’air. C’est bon ça devrait passer. Conrad met le cap sur Anvers, et Troll sur une autre ville musée, Willemstad.

 

Troll sous le pont de Zélande

 

 

La mer est grise, légèrement moutonneuse, autour de nous la platitude batave. Le relief se limite aux nombreuses bouées rouge ou verte et aux clochers dans le lointain, seuls amers utilisables. Par brouillard, sans radar, sans GPS, nos aïeux naviguaient. Nous sommes bien des amateurs. Ici et là des piquets marquant les champs de cultures de moules. Beaucoup de cargos ou de péniches modèle adulte, le genre à pendre une Freycinet à l’arrière sur les bossoirs. Un dernier chalenge avant d’atteindre Willemstad, le passage du Volkerak, une étendue d’eau douce isolée du Krammer salé à l’ouest d’où Troll arrive et du Holland Diep à l’est où se trouve Willemstad. Vous avez dit isolé ? Qui dit isolé dit digue et qui dit digue dit… écluse. Si, si encore deux avant la Meuse. Mais ici c’est le grand luxe, à chaque bout, deux écluses en parallèle une pour les gros monstres et l’autre pour les plaisanciers. Pas de remous intempestifs, le grand confort.

Dès la sortie de l’écluse Troll navigue sur Holland Diep, une combinaison des estuaires du Rhin et de la Meuse où le trafic est intense. Il est nécessaire de bien calculer son coup pour couper la route à la longue caravane bargesque et plonger vers la rive. Un espace un peu plus large se présente, Troll plonge, entre dans le vieux port de Willemstad et s’amarre au quai de la ville au milieu des vieilles demeures, devant le bâtiment de l’arsenal qui lui, date de 1793, l’année où la ville  supporta un siège des Français, mais finalement capitula. C‘est Maurice, fils de Guillaume d’Orange, qui donna son statut de ville au village de Ruigenhil  et lui donna son nom en mémoire de son père, Willem. Le prince Maurice fit réaliser les fortifications en forme d’étoile à sept branches que l’on parcourt à pied aujourd’hui. Plus loin les mariniers admirent sa maison, « Mauricehuis » et la curieuse église ou plutôt temple protestant octogonal, la Koepelkerk, premier édifice protestant de Hollande. C’est un vrai plaisir de déambuler dans une petite ville historique comme Willemstad dans un pays dont les habitants sont tellement attachés à leur patrimoine, qu’ils le dorlotent, le briquent, le peaufinent, l'astiquent, le lustrent, le polissent, bref le soigne. « Venez-vous de terminer la construction de votre maison ? » « Non, elle a quatre siècles ! ». Les portes, laquées de noir, les huisseries et autres encadrements, rutilants ont sûrement été repeints le matin-même pour notre visite. Les fenêtres, sans rideau, laissent plonger les yeux indiscrets dans des salons chaleureux. Une vieille tradition remontant à une époque où la taxe sur les maisons était proportionnelle au nombre de rideaux. Pas de rideau, pas d’impôt ! Les galeries de peinture se succèdent le long de la Voorstraat, une fois de plus, savant mélange de modernisme et de vieux murs. Peu à peu le vieux port se remplit et en fin d’après-midi est bondé, et c’est la fin septembre… Dans le soleil couchant, le vieux moulin du bout du port vire à l’orange c’est normal chez Guillaume.

 


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Willemstad suivant Googleearth






Willemstad

 

Au matin, le trafic est toujours aussi intense sur cet immense estuaire. Troll croise d’énormes barges, porte-containers, transport de gaz, de céréales, d’autres le doublent car ici, pas de limitation de vitesse. Troll file 8 nœuds et se fait doubler par des monstres filant entre 12 et 15 nœuds. Quelques grosses barges battant pavillon helvétique sont en route pour Bâle. Et tout à coup, ça se calme, nous quittons la partie rhénane pour  embouquer la Meuse au  trafic plus modeste. Les berges perdent leur aspect industriel et prennent un aspect camarguais, paradis des oiseaux. La Meuse est calme, paisible, large et bordée de nombreuses marinas qui amènent une belle activité de plaisance. Une zone de 2km est réservée à la vitesse et une vingtaine de bateaux mini-offshore s’en donnent à  cœur joie, mais deux km c’est vite parcouru à 40 nœuds ! Plus loin une régate de dériveurs gréés à corne qui virent sous l’étrave d’un Troll, ancien voileux, ancien régatier, est très respectueux des règles.

Après une journée sans écluse - champagne pour tout le monde – Troll pointe son nez dans la marina de Heusden et vient s’amarrer au ponton d’accueil. Ici on n’est pas à Calvi, un ponton d’accueil c’est un ponton d’accueil. Un interphone relie le ponton à la capitainerie qui nous alloue le ponton pour la nuit. Comme Willemstad, Heusden est une ancienne place forte fortifiée en étoile. Aujourd’hui les remparts sont aménagés en promenade. L’ancien port, trône au cœur de la vielle ville, protégé par un pont à bascule. Trois moulins complètent la parfaite carte postale batave. Jansen, le célèbre boucher-charcutier de la ville paraît-il le meilleur de Hollande, cherché par quatre mariniers qui salivent déjà, a fermé et vendu sa boutique sur Vismarkt, la place du marché, remplacé par un magasin …. de fringues.

Ce dimanche 22 septembre Troll attaque la dernière étape de cette longue route entamée à Marmaris le 3 mai. 64 km et deux écluses, les 220ème   et 221ème,  au bout de l’étrave Katwijk qui a vu naitre Troll en 2007. Un brouillard matinal fume à la surface de la douce, de la paisible Meuse.  Le soleil met sa pompe à brume en route et sortent du paysage des vaches sur les berges, des bacs jaunes chargés de cyclistes, de longues brochettes de pécheurs alignés, concentrés. C’est dimanche.

 

Heusden



Heusden

La dernière, la 221ème (quoi, on se demande) est franchie au joli village de  Grave, un pont et, sur tribord s’ouvre l’entrée du port de Cuijk. Encore quelques minutes et Troll est amarré au ponton du chantier Bendie, à côté de la rampe le long de laquelle il glissait pour la première fois vers l’eau le 19 mai 2007.

 

Au ponton Bendie

Une sortie de l'eau rustique


En attendant 2014


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